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Je l'enlève, ce clou, ou je ne l'enlève pas ?

Ou : faire cohabiter le "rester avec" et le "réparer"

Connaissez-vous ce clip vidéo1 ? Un couple discute. La femme tente d'expliquer la douleur qu'elle ressent. L'homme lui fait remarquer qu'elle a un clou planté dans le front. Si elle voulait juste l'enlever... La femme lui reproche de vouloir toujours "réparer" les choses et ne se sent pas écoutée. L'homme prend sur lui et fait preuve d'empathie. La femme se sent mieux, ils s'embrassent. Mais ce faisant, l'homme heurte le clou et la dispute recommence.

discussion-clou

Lorsque j'ai découvert cette vidéo il y a quelques années, j'ai eu une réaction épidermique. Il faut savoir que j'ai longtemps eu une approche "problème / solution" dans ma vie. Quelque chose ne va pas ? Quelqu'un souffre ? Un conflit éclate ? Il doit y avoir moyen de trouver une solution, essayons de comprendre comment ça fonctionne pour pouvoir réparer. Du coup, en voyant cette vidéo, j'étais extrêmement frustré par l'attitude de la femme, et par l'impasse relationnelle qu'elle semblait impliquer. Depuis j'ai évolué un peu. J'ai fait une thérapie, je me suis formé à la psychothérapie, j'ai réfléchi à deux - trois idées... Je vois les choses un peu différemment. Si on met de côté le stéréotype grossier de la vidéo (les femmes ont besoin d'être écoutées alors que les hommes veulent tout réparer), on peut apprendre quelques leçons sur la manière de faire face aux difficultés de l'existence.

Déjà, il y a beaucoup de valeur à ne pas sauter sur les solutions et rester un peu avec ce qui est en train de se passer. La tendance habituelle est de se détourner d'un vécu désagréable, par exemple en refusant de regarder, ou en se distrayant... Pourtant on peut apprendre beaucoup en étant le témoin de son expérience. On découvre ce qui est important au final pour nous et qui nous manque ou est en danger. On découvre aussi souvent d'autres éléments connectés au problème qu'on ne voyait pas auparavant.Tout cela demande du temps et n'est souvent pas une partie de plaisir. Pourtant à l'issue du voyage, il y a une plus grande conscience et connaissance de soi.

Et si l'on peut avoir un témoin bienveillant, le bénéfice ne s'arrête pas là. S'il est précieux de se voir plus clairement, ça l'est encore davantage d'être vu, vraiment vu, par autrui. Nous sommes des êtres en relation, partout et toujours. Le regard des autres nous construit (j'aurais l'occasion d'y revenir). Plus nous avons l'occasion d'être vu et reçu par les autres, dans tous nos différents aspects, plus nous faisons l'expérience d'être considéré par eux comme un sujet, et non comme un objet. Il y a quelque chose d'extrêmement thérapeutique dans ce processus.

Mais l'attitude complémentaire, réparer, est également très pertinente : l'exploration ne mène pas à grand chose si elle est accompagnée d'une passivité prolongée. La vie est faite pour être vécue, pas simplement observée. Il y a également de la valeur à réparer les choses. La douleur a fonction de nous éveiller à la nécessité d'accomplir une action corrective. Elle n'est pas mauvaise en soi, elle est même plutôt positive étant donné qu'elle soutient la vie. Cependant si on n'y répond pas, au final on meurt. Même s'il y a beaucoup de valeur à accepter le chaos et la souffrance de la vie, je crois qu'il est également essentiel d'utiliser ce que nous avons appris pour entretenir la vie, dans la mesure du possible.

Cela ne signifie pas sauter sur tous les problèmes avec une clef à molette, comme si l'existence même des problème était intolérable. Le danger à faire cela, comme dans cette vidéo, est de sur-simplifier les choses : il suffirait d'enlever le clou et hop, problème réglé ! Les choses sont rarement aussi simples. D'où l'utilité de l'étape "rester avec", qui permet de prendre de meilleures décisions, car plus sensées, créatives et informées par une vision plus claire de la vie.


  1. It's Not About The Nail (Vidéo Youtube)