Comment exploiter les failles de l'accusation lors d'un procès ?
Ou : conflits de visions du monde - selon Abinadi
Lors du procès du prophète Abinadi, les prêtres essaient de le faire se contredire, mais s'aperçoivent que c'est plus difficile que prévu. Quelqu'un lui demande ce que signifie cette fameuse prophétie d'Ésaïe "Qu'ils sont beaux... les pieds de celui qui apporte de bonnes nouvelles ! ... Éclatez ensemble en cris de joie, ruines de Jérusalem ! ..." (Mosiah 12:18-24).
J'avais toujours trouvé un peu stupide le fait que ce prêtre tente de coincer l'accusé avec une écriture aussi facile à retourner contre lui. En lisant vite, j'avais l'impression de voir une attitude du type "OK je vais lui balancer un verset d'Ésaïe (c'est dur à comprendre Ésaïe hein ?), ça va l'embrouiller". Cependant, à mieux y regarder, je pense que non seulement cette tactique d'accusation est judicieuse et logique (le verset a été choisi avec soin), mais en plus qu'elle révèle bien la manière dont le roi Noé, ses prêtres et ses supporters politiques voient le monde et leur civilisation.
Cette écriture parle de publier de bonnes nouvelles et de pousser des cris d'allégresse en voyant à quel point le Seigneur console et rachète son peuple. Elle va donc totalement dans le sens de la manière de vivre de l'élite politique. Ils ont construit une société florissante, sur les plans culturels, économiques et militaires (on en a un bon aperçu dans le chapitre 11). De plus, ils sont "religieux", dans le sens où ils utilisent les textes sacrés et accomplissent vraisemblablement les rites de la loi de Moïse. Or selon la prophétie fondatrice de la civilisation néphite, la fidélité mène à la prospérité (1 Néphi 2:20, Mosiah 1:7, etc). L'erreur logique commise par les prêtre de Noé consiste à croire que, puisque la société est prospère et les ennemis repoussés, cela signifie qu'ils font ce qu'il faut. C'est pour cela que c'est un passage très pertinent que ce prêtre cite à Abinadi. C'est la version scripturale de la pensée des sbires de Noé qui capturent Abinadi (CF versets 14 et 15). L'idée est la suivante : "Nous sommes forts, prospères et bénis par Dieu, alors pourquoi venir prophétiser du mal, oiseau de mauvaise augure ? Pourquoi ne pas faire ce qu'Ésaïe recommande pour être béni : se réjouir de la bonté et de la protection de Dieu, plutôt que de prophétiser des choses horribles sans fondement ?"
Il est intéressant de voir la réaction de colère. Certes, Abinadi a lancé des accusations fortes et parfois brutales (de son point de vue, ils ont besoin d'être sacrément réveillé). Mais le problème est surtout qu'il vient déranger le confort de leur vision du monde, la manière dont ils se sont coulés dans une existence confortable et idolâtre qui semble fonctionner pour le moment. Abinadi est l'empêcheur de tourner en rond, celui qui décentre, qui confronte avec une autre perspective, ce qui n'est jamais agréable. Il est là pour leur dire, en partie : "Vous voyez ce mode de vie qui est le vôtre ? Il ne fonctionnera pas sur le long terme. Lorsque l'adversité frappera à votre porte, vous allez vous écrouler. Vous devez arrêter de vous mentir ainsi à vous-même, et regarder en face le fait que vous n'avez que la superficialité de la religion, sans en avoir la profondeur."
Au final, Abinadi, après avoir pointé l'hypocrisie des prêtres, utilise ce même verset pour étayer son message et démontrer avec brio qu'il est effectivement en train de prêcher la bonne nouvelle du Christ et de témoigner de Dieu. Contrairement à ce qu'on aurait pu croire au début (et il a tout de même donné de bonnes raisons de le croire), son message n'est pas réellement un message de condamnation, mais plutôt un message d'avertissement, de rédemption et d'espoir.
Commentaires
Pour les anglophones, voici un article que j'ai trouvé après avoir rédigé le texte ci-dessus, qui complète bien ce sujet au niveau légal :