Si Dieu n'existe pas, cela vaut-il le coup d'aller à l'église ?
Ou : le Pari de la Foi de Pascal, revisité par Nietzsche et Kierkegaard
Afin de secouer l'athée en quête de jouissances, Pascal lui propose son fameux pari de la foi. Il l'invite à considérer le coût potentiel de vivre comme si Dieu n'existait pas : si on se trompe, on risque gros et on devra supporter les conséquences d'avoir dilapidé sa vie. Pascal invite son lecteur à parier pour l'existence de Dieu. "Si vous gagnez, vous gagnez tout, dit-il. Si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter."
Intéressons-nous au cas où on perd le pari : je gage sur l'existence de Dieu mais je me trompe. Contrairement au texte original, plusieurs auteurs présentent cette option en y associant une perte : les efforts investis dans la vie pour suivre les lois divines. Selon eux, si Dieu n'existe pas, ces efforts ont été vains. Personnellement, je trouve que ça se discute.
Nietzsche serait probablement d'accord, du moins initialement. Cela dépendrait de la religion, des dogmes et règles de vie respectés... Mais globalement il dirait sans doute qu'il s'agit d'un gâchis de vie : trop de structure, de devoirs et d'ordre (Apollon) et pas assez de chaos et d'engagement passionné dans ce que la vie a à offrir (Dionysos). En effet, il est facile et tentant de vivre une religion dans ce que Kierkegaard appelle le stade éthique. Les choix sont posés selon des normes intériorisées, les maîtres mots étant devoirs et responsabilités. Une vie vécue ainsi a beau avoir une certaine cohérence et continuité, est-elle réellement authentique ? En cas de perte du pari, il y a fort à parier que des regrets soient au rendez-vous.
Je pense qu'un des rôles des religions devrait être d'aider les gens à vivre non dans le stade éthique mais dans ce que Kierkegaard appelle, justement, le stade religieux. Il s'agit alors de s'investir dans un idéal choisi consciemment et pas dans un rôle choisi par devoir. Il y a là une conscience plus claire du pari et de la perte possible, mais un engagement malgré tout. C'est ce que Kierkegaard appelle le saut dans la foi. En dépit des impossibilités et incohérences que je détecte, j'espère, je choisis, j'avance, tout en n'étant jamais certain d'avoir raison. Ici la vocation, loin d'étouffer la vie par trop de structure, lui donne au contraire un cadre choisi pour l'aider à s'épanouir. Le sens de la vie est donné et choisi, et non gobé ou répliqué, et ce même s'il correspond à un culte ou idéologie particulière.
Que dire d'une vie ainsi vécue ? Perdre finalement son pari retire-t-il le sens ? Les efforts investis le sont-ils en pure perte ? Imaginons des personnes qui, ayant vécu guidées par des principes religieux et spirituels, découvrent à la fin de leur vie qu'au final ce en quoi elles croyaient n'existe pas. La plupart seraient sans doute terrassées par la perte de sens. Et certaines pourraient, certes, s'écrier "Remboursez !" Mais je suis convaincu que plus d'une, passé le choc de l'annonce, déclarerait "Eh bien, qu'importe ! J'ai bien vécu et je suis heureux de ma vie. Je serais prêt à la revivre exactement pareil. Je suis devenu une meilleure personne grâce à ma foi, j'ai aidé mon prochain, j'ai contribué à édifier un monde un peu meilleur. Et c'est ce qui comptait pour moi."