Dois-je trouver le vrai moi ou le créer ?
Ou : Introduction à l'authenticité existentielle
De nos jours, on entend partout qu'il faut retrouver notre vrai moi. On nous dit que la source de toutes nos souffrances est d'en être séparé, et qu'en trouvant et exprimant qui nous sommes vraiment, nos problèmes vont se résoudre d'eux-même. Ceci présuppose qu'il y a un "vrai nous" quelque part à l'intérieur qu'on peut trouver. Il s'agit d'une vision essentialiste, c'est-à-dire basée sur l'idée que l'homme a une essence, quelque chose au fond de lui qui fait qu'il est qui il est, qui ne change pas. Selon cette définition, être authentique c'est manifester ce vrai soi, ce qu'il y a "pour de vrai" à l'intérieur (j'y reviendrai). Par exemple, dans beaucoup de religions, l'homme a une nature divine, qu'il est appelée à manifester.
L'existentialisme, qu'il soit athée ou religieux, voit les choses différemment. Comme son nom l'indique, ce courant de pensée place l'existence de l'homme au premier plan. Il ne s'agit alors pas de retrouver son essence, mais de la créer en existant, en faisant des choix. Qui je suis est défini par qui je suis en train d'être, la manière dont je suis en train d'exister dans le monde. Dit autrement, je ne peux jamais ÊTRE existentiellement authentique, je peux seulement AGIR de manière authentique à un moment donné. D'un point de vue existentiel, être authentique ne signifie donc pas révéler le vrai moi mais le construire.
- " N'est-ce pas toujours le cas ?" pourrait-on me rétorquer. "Ne sommes-nous pas toujours en train d'exister ?"
Eh bien il y a une différence entre choisir consciemment, en me basant sur une compréhension profonde de moi-même et du monde qui m'entoure, et choisir de manière automatique, non réfléchie, souvent même non conscientisée. Nous sommes toujours en train de choisir, que nous le fassions en conscience ou en absence de conscience. Mais être existentiellement authentique, c'est exister d'une certaine manière, c'est être le sujet de sa vie. Par opposition, être inauthentique c'est en être l'objet, façonné par les circonstances extérieures et intérieures. C'est être mû, et non se mouvoir.
- "Ça m'a l'air facile, il me suffit donc de bien faire attention à ce que je fais et me voilà authentique."
Pas si vite, malheureux ! Le problème avec l'authenticité existentielle est qu'elle est beaucoup plus difficile qu'être simplement sincère, vrai ou spontané. Elle demande d'avoir du recul sur soi et de bien se connaître soi-même, ses mécanismes et manières d'être. Mais elle demande également d'avoir à l'esprit les données de la condition humaine et de les tenir en compte dans nos choix. Par exemple le fait que nous vivions avec d'autres personnes que nos choix impactent, que nous ne pouvons pas nous affranchir de certaines choses même si nous aimerions bien, etc.
Pour réellement choisir en conscience et de manière authentique, garder tout cela à l'esprit est nécessaire, et c'est pour ça que c'est extrêmement difficile. La récompense cependant est un sentiment de vraiment vivre sa vie, pas seulement pour soi mais en tant qu'être inséré dans un monde avec d'autres gens. Ce monde impose des contraintes, certes. Face à cela, l'invitation de l'existentialisme est d'accepter ce qui est donné, et de choisir ses réponses. Être authentique, c'est prendre la toile et les peintures qui nous sont données et créer notre propre tableau.
Commentaires
Agir de manière authentique, c'est aussi et surtout reconnaître l'existence des limites existentielles, dont la mortalité.
Oui, c'est une donnée importante de la condition humaine : elle a une fin ! Face à la finitude, nous devons tous nous positionner : l'ignorer complètement en vivant comme si on avait tout le temps, la prendre en compte dans certaines décisions de vie, être hypnotisé par elle, ... Autant de réponses que d'individus.