Les aspects maternel et paternel de l’amour de Dieu
Ou : Réflexions sur l'amour - partie 2
Série "Culture Judéo-chrétienne", POST 3
AVERTISSEMENT : CF post précédent ;)
On a vu dans le post précédent les qualités symboliques de l’amour maternel (inconditionnel, générateur d’anxiété mais aussi de béatitude et sécurité) et de l’amour paternel (conditionnel, générateur de culpabilité mais aussi de progrès et sentiment de contrôle). Comment ces aspects s’appliquent-ils à notre relation à Dieu (quelle que soit sa nature ou son intensité) ?
Erich Fromm1 discute les aspects matriarcal et patriarcal de l’amour de Dieu. Au niveau historique, il distingue la phase matriarcale (où la Déesse mère aime tous ses enfants) et la phase patriarcale (toutes les civilisations récentes, où le Père devient la figure la plus importante, l’obéissance la vertu cardinale et la société hiérarchique, voir description plus détaillée en commentaire). Au niveau plus personnel, pour lui, la nature de l’amour que j’ai pour Dieu (qui ne peut être séparé de l’amour que Dieu me porte) dépend de deux choses :
- la représentation que j’ai de Dieu via la culture dans laquelle je vis, et
- mon degré de maturité, spécialement vis à vis de mes propres parents.
Pour l’aspect culturel,
le caractère que revêt l’amour de Dieu dépend du poids respectif des aspects matriarcal et patriarcal de la religion. L’aspect patriarcal me fait aimer Dieu comme un père : je part du principe qu’il est juste et strict, qu’il punit et récompense, et finalement qu’il m’élira comme son enfant favori, tout comme Dieu a élu Abraham, Isaac, Jacob, et sa nation favorite. Dans l’aspect matriarcal de la religion, j’aime Dieu comme une mère qui embrasse tout. J’ai foi dans son amour, et que peu importe que je sois pauvre, impuissant ou que j’ai péché, elle va m’aimer et ne va pas préférer un autre de ses enfants plutôt que moi ; quel que soit ce qui m’arrive, elle va me secourir, me sauver, me pardonner.
Finalement,
l’autre facteur est le degré de maturité atteint par l’individu, et donc la maturité de sa conception de Dieu… L’amour de Dieu ne peut pas être décorrélé de l’amour pour ses propres parents. Si une personne n’a pas émergé d’un attachement… à la mère, au clan ou à la nation, [ou] si elle conserve une dépendance infantile à un père ou une autre autorité qui punit ou récompense, alors elle ne peut pas développer un amour plus mûr de Dieu ; alors sa religion est dans une des premières phases, et elle fait l’expérience de Dieu comme une mère protectrice ou comme un père qui punit ou récompense. » Fromm utilise un langage fort (il est psychanalyste tout de même), mais rappelons que pour lui « dans le stade de la pleine maturité [l’individu] s’est libéré de ses parents comme puissances de protection et de commandement ; il a établi les principes maternel et paternel en lui-même. Il est devenu ses propres père et mère, il EST père et mère.
Fromm considère que, si j’aime Dieu exclusivement comme un père sévère ou comme une mère protectrice, alors je peux encore évoluer dans mon développement et travailler à intégrer les deux pôles, maternel et paternel, en moi et dans ma manière de me relier aux autres et au divin.
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Commentaires
Brèves citations concernant les caractéristiques des phases matriarcale et patriarcale de l’histoire humaine selon Fromm :
Dans la phase matriarcale [de l’histoire humaine], l’être le plus élevé est la mère. Elle est la déesse, elle est l’autorité dans la famille et la société… Puisque la mère aime ses enfants parce qu’ils sont ses enfants, et pas parce qu’ils sont sages, obéissants ou se plient à ses désirs ou ordres, l’amour maternel repose sur l’égalité. Tous les hommes sont égaux, car ils sont tous les enfants de leur mère, car ils sont tous enfants de la Terre Mère.
L’étape suivant dans l’évolution humaine, la seule dont nous ayons une connaissance approfondie… est la phase patriarcale. Dans cette phase… le père devient l’être suprême, dans la religion aussi bien que dans la société. La nature de l’amour paternel est qu’il ordonne, établit des principes et des lois, et que son amour pour son fils dépend de l’obéissance de ce dernier à ses ordres. Il aime le plus le fils qui est le plus comme lui, qui est le plus obéissant, et qui est le plus apte à devenir son successeur et l’héritier de ses possessions (le développement de la société patriarcale va de pair avec le développement de la propriété privée.) Par conséquent, la société patriarcale est hiérarchique.
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L'art d'aimer, Erich Fromm ↩