Qui suis-je ?
Ou : Plongée en apnée dans la conception non-dualiste
Avertissement: post un peu ardu, accrochez-vous à vos chaussettes.
Rentrons directement dans le vif du sujet avec un extrait (traduction maison) d’un entretien avec le maître spirituel Hindou Nisargadatta Maharaj 1, qui enseigne de manière directe et simple la non-dualité. Voyez plutôt :
Visiteur : Vous avez dit un jour que « celui qui voit », « le fait de voir » et « ce qui est vu » sont une seule et même chose, et non trois. Pour moi, ces choses sont séparées. Je ne doute pas de vos paroles, c’est juste que je ne comprends pas.
Maharaj : Regardez attentivement, et vous verrez que celui qui voit et ce qui est vu n’apparaissent que lorsqu’il y a l’action de voir. Ils sont des attributs du fait de voir. Quand vous dites « je vois ceci », le « je » et le « ceci » viennent avec le fait de voir, et pas avant. Vous ne pouvez pas avoir un « ceci » non vu, ou un « je » qui ne voit pas.
V : Je peux dire « je ne vois pas ».
M : Alors le « je vois ceci » est devenu « je vois que je ne vois pas » ou « je vois l’obscurité ». Le fait de voir demeure. Dans le trio : le vu, voir et le voyant, seul le fait de voir est un fait. Le « je » et le « ceci » ne sont pas certains. Qui voit ? Qu’est-ce qui est vu ? Il n’y a pas vraiment de certitude, à part le fait qu’il y a l’action de voir.
V : Pourquoi être sûr du fait de voir, et pas de celui qui voit ?
M : Voir ou connaître est la réflexion de votre vraie nature, de même que être et aimer. Celui qui voit et ce qui est vu sont ajoutés par l’esprit. Il est dans la nature de l’esprit de créer une dualité sujet – objet, alors qu’il n’y en a pas réellement.
Pas mal de présupposés sur la réalité et sa nature, mais ceci illustre bien la vision non dualiste orientale (par opposition au paradigme dualiste occidentale, tendance à séparer sujet et objet). De mon point de vue encore relativement novice, cela me fait penser à la vision de la conscience par Edmund Husserl, fondateur de la phénoménologie. Pour lui, la conscience est quelque chose (Sartre la nomme « le néant ») qui fait apparaître, qui identifie, qui dit « ceci est une table », « ceci est une personne », qui découpe mes sensations en choses reconnaissables, et qui dans le même temps me crée en tant que sujet distinct de ces choses / personnes. Le « je » émerge de la conscience identifiant d’autres objets, ou même réfléchissant à elle-même en tant que sujet (quand je pense à moi je m’objectifie).
Ce que décrit ce maître indien, le fait de voir, est une action fondamentale, omniprésente et souvent invisible de notre fonctionnement. Sans cette action, « je » n’existe pas. C’est une manière d’expliquer qu’en tant qu’être humains nous tenons tellement à nos représentations, notre organisation mentale, et à quel point les remises en causes de notre vision du monde sont difficiles à vivre, nous font contacter le chaos, l’angoisse du non-être. « Je » suis indivisible du « monde » qui m’entoure et que je me représente : si l’un s’effrite, l’autre également. C’est déstabilisant (et on le vit souvent mal) mais en même temps potentiellement générateur de créativité, de renouveau. La vie est mouvement, cycle, et une part d’angoisse est nécessaire pour vivre et ne pas rester dans une immobilité mortifère.
Commentaires
Juste une précision : pour Husserl, la conscience n'est pas une "chose" et "elle ne fait pas apparaître". La conscience est une action, un processus (celui qui consiste à se relier à ce qu'elle n'est pas) qui est de nature référentielle (elle se rapporte toujours à quelque chose). Bref, la conscience est l'expérience et l'interprétation du monde par un humain.
Et c'est l'interprétation qui crée le dualisme.
Ça va dans le sens de l'idée de Sartre, la conscience est néant car elle est relation, pas chose. Et c'est sur la base de cette relation que se construit / se modifie la vision du monde (et le sentiment d'être soi).
Du coup je me demande à quel point ce fonctionnement est "changeable". Peut-être que certaines philosophies orientales favorisent un fonctionnement différent ? (changement de paradigme, au sens de "opérations de sélection d'interprétation du perçu")
Ce fonctionnement n'est pas changeable, par contre on peu le réduire en utilisant les réductions dont parle Husserl (Phénoménologique, Eidetique, Transcendant ale)
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Je suis, Nisargadatta Maharaj ↩