Sautera ? Sautera pas ?
Ou : La foi et la peur sont-elles réellement incompatibles ?
Il s’avère que les discours dans ma congrégation sont des sources prolifiques de questionnements pour moi. Dimanche dernier, la phrase qui a attiré mon attention est : « la foi et la peur ne peuvent pas fonctionner ensemble. » C’est d’ailleurs un leitmotiv dans mon église, pour ne citer que deux sources : « La foi et la peur ne peuvent coexister. L’une cède la place à l’autre » (Pearson, 2009) et « La peur et la foi ne peuvent pas coexister dans notre cœur » (Andersen, 2008).
Alors clairement, je ne suis pas d’accord. Et ce sur plusieurs plans.
Voici une définition de la foi tirée du site de l’église : « L’apôtre Paul a enseigné que « la foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit pas » (Hébreux 11:1). Alma a fait une déclaration similaire : « Si vous avez la foi, vous espérez en des choses qui ne sont pas vues, qui sont vraies » (Alma 32:21). La foi est un principe d’action et de pouvoir. Chaque fois que nous travaillons à un objectif louable, nous exerçons notre foi. Nous faisons preuve d’espoir pour quelque chose que nous ne pouvons pas encore voir. »
Il y a clairement deux composantes ici. La première est l’espoir, le fait de croire et d’espérer quelque chose. Il s’agit d’une vue de l’esprit accompagnée d’un désir. C’est un vécu, une expérience interne. La deuxième composante se situe sur un autre plan : c’est ce qu’on fait avec cet espoir, comment on agit, la manière dont notre expérience influence nos actions.
Pour moi, sur le premier plan comme sur le deuxième, non seulement la foi et la peur sont compatibles, mais elles sont bien souvent voisines ! Sur le plan interne, le fait d’avoir l’espoir de quelque chose n’empêche pas qu’on puisse avoir peur du chemin pour l’atteindre. Et sur le plan de l’action, on ne peut pas dire qu’un vécu et une action sont incompatibles. C’est comme si je disais : « On ne peut pas à la fois avoir envie de faire une sieste et aller courir. » Bien sûr qu’on peut ! Je peux faire l’expérience simultanée d’un désir d’aller courir et d’un désir de rester tranquille chez moi. Et, sur la base de ces vécus et de plein d’autres choses, prendre la décision d’aller courir, ou pas. Et même si je vais courir, il se peut qu’alors que je le fais je puisse encore ressentir simultanément le bien que ça me fait de courir et l’envie de continuer, et aussi de la douleur et l’envie d’arrêter.
Pareil pour la foi et la peur. Je peux croire quelque chose, espérer, et même être engagé dans une direction, tout en redoutant l’incertitude du futur et les obstacles. Dire qu’on ne peut pas agir à la fois par peur et par foi est, j’ai l’impression, une fausse dichotomie, d’une attribution blanc/noir là où la réalité de nos vécus et expériences humaines est souvent plus complexe. Je pense à toutes ces situations sociales où je suis allé quelque part même si je redoutais de me sentir mal (foi) et en même temps je ressentais de la crispation dans mes échanges et l’anxiété face au regard de l’autre. Je pense à toutes ces situations où j’ai dû prendre des décisions sans connaître l’avenir, où j’ai conservé une rambarde de sécurité et des voies de secours, tout en continuant d’avancer.
Au final, je crois que ce que mes dirigeants ecclésiastiques essaient de formuler, c’est un encouragement à ne pas se laisser paralyser par la peur, à agir selon des principes qui résonnent en nous et des valeurs qu’on a envie d’incarner, en dépit de l’incertitude de la vie et du fait qu’on ne sait pas comment vont se passer les choses. Je voudrais cependant réhabiliter la peur en tant que vécu normal et sain, profondément humain, et même essentiel au fait d’exercer les vertus du courage et de la foi, ainsi que de la pondération et la mesure.