Les mots ne peuvent pas exprimer...
Parlons d'une forme d'aveuglement volontaire
On entend parfois « les mots ne peuvent pas exprimer... ». Souvent c’est associé à une expérience, à des sensations complexes ressenties par une personne. J’ai récemment entendu une jeune femme employer ce type d’expression pour décrire, ou plutôt ne pas décrire, une expérience spirituelle qu’elle avait eu. « Je ne peux pas décrire ce que j’ai ressenti à ce moment-là, c’était tellement fort ! » Alors oui et non.
Vous commencez à avoir l’habitude hein ?
Oui parce que, certes, les expériences ressenties sont très difficiles à décrire. On dispose de mots généraux pour parler de certaines émotions, on peut utiliser des comparaisons… Mais il y a une limite à ce que les mots peuvent exprimer.
Le problème c’est que souvent on n’essaie pas. On fait l’économie de la description, parce que c’est commode. De quelle manière ?
Un désir de sacré ?
Ce que j’ai cru déceler chez cette jeune femme (et c’est bien sûr mon interprétation) ressemble à un désir de fantastique. Une sorte de pensée magique. D’une certaine manière, je peux croire (sans vraiment le réaliser) que ne pas pouvoir décrire une expérience va la rendre plus sacrée, plus spéciale. Si au lieu de dire « c’était indescriptible » je fais l’effort de me pencher sur ce que j’ai ressenti (une excitation, le cœur qui battait fort, et en même temps un sentiment de béatitude, je me sentais compris, ou exalté…), mon expérience en est-elle plus « normale », moins « spéciale » ? Nous avons besoin, d’une certaine manière, de nous connecter au sacré, au transcendant. Mais ai-je besoin de garder le mystère sur mon ressenti, de l’entourer d’un voile pudique, pour le faire apparaître plus sacré, plus mystique ?
Faire l'économie d'un travail sur soi ?
Parfois, il y a peut-être aussi une dose de paresse. Savoir ce qu’on ressent, ce qui nous traverse, demande de l’attention, un effort de présence à soi, un apprentissage d’écoute, une relation avec soi-même. Il peut y avoir une dose de peur également. C’est plus simple, et souvent plus rassurant, de passer au-dessus de ses ressentis, qu’ils soient désagréables ou agréables. Il y a un certain vertige associé au fait de se voir. Qui va-t-on découvrir ? Que va-t-on voir en nous-même que nous ne voulons pas vraiment voir ?
Et pourtant, la connaissance de soi passe par l’observation. Alors la prochaine fois que vous ressentez quelque chose et que vous vous surprenez à vouloir garder l’expérience comme un gros bloc informe et diffus, arrêtez-vous. Ralentissez. Et décrivez. Surprises garanties !