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Peut-on se réjouir du malheur des autres ?

J’ai pensé à cette question lorsque quelqu’un a récemment mentionné le verset d’écriture suivant dans un discours : « quand Alma entendit cela … il regarda avec une grande joie ; car il voyait que leurs afflictions les avaient réellement rendus humbles, et qu’ils étaient prêts à entendre la parole » (Alma 32:6). Alma est un prophète qui voit venir à lui des gens d’une strate « inférieure » de la société, qui ont l’air de souffrir. Je me suis interrogé sur son premier réflexe. J’avais toujours lu cette réaction comme une réjouissance justifiée d’un homme qui voit qu’il va pouvoir aider son prochain. Mais cette fois-ci je l’ai lue un peu différemment...

rejouir-malheur

Quand on a une idée derrière la tête

La première chose que j'ai vu cette fois-ci, c'est la réaction d’un missionnaire qui voit qu’il va pouvoir partager son message, au point d’en être hermétique à la souffrance de son prochain. J’ai pensé à l’attitude naturelle qui consiste à entrer en relation avec autrui dans l’intention de placer ou renforcer notre vision du monde. C’est alors beaucoup plus difficile d’être dans un dialogue avec l’autre, de réellement le rencontrer. On se met à parler, ou si on écoute, on pense à ce qu’on va dire après. Et l’empathie n’est généralement pas vraiment au rendez-vous.

Ce qui est pernicieux, c’est que cette attitude n’est souvent pas au premier plan de notre conscience, on peut avoir l’intention d’aider l’autre. Mais en sous-jacent, cachée, peut se trouver une attitude (encore une fois naturelle) centrée sur soi, et pas du tout en accueil de l’autre et de son expérience. C’est un danger qui nous guette tous, car nous avons tous une manière de voir le monde et nous nous sentons rassurés quand celle-ci est renforcée par le fait qu’elle convient à et est validée par quelqu’un d’autre.

Et pourtant...

Mais ensuite, j’ai pensé à l’autre versant, à l’accueil de l’autre, et au fait que ce n’est pas nécessairement incompatible avec le fait de se sentir heureux face à la souffrance. Il m’arrive régulièrement en séance d’avoir en face de moi une personne qui partage sa détresse face à une situation difficile. Mais selon la manière dont la personne y fait face, il m’arrive parfois en fin de séance, en plus de la peine, de ressentir de l’espoir, de la joie, et même de la fierté pour ces personnes qui traversent des difficultés très lourdes pour elles, mais qui font preuve de courage. Au travers de ma vision du monde (dur de s’en séparer), j’aperçois un futur plus serein, où elles auront traversées ces épreuves et auront acquis de la sagesse. Ça n’arrive pas tout le temps, et il faut en général que la personne ait commencé à naviguer sa situation un poil plus sereinement. Mais mon expérience est qu’il est possible d’être en contact avec un autre et sa souffrance et, en même temps que de l’empathie, éprouver un sentiment sacré de proximité, d’espoir et de sérénité.

Est-ce un défaut de mise entre parenthèse de ma vision du monde ? Peut-être… En tout cas, nous autres les humains sommes des êtres complexes !


Commentaires

Echanges avec un ami :

Plus flagrant chez Ammon qui se réjouit de la terreur de ses collègues bergers, à qui il va pouvoir « montrer sa force » et c’est intéressant, il se corrige lui-même: « ou le pouvoir qui est en moi ». C’est le même Ammon qui d’ailleurs explique plus tard la différence entre se vanter et se glorifier de son Dieu. Je trouve intéressant qu’il fasse constamment cette distinction, probablement parce qu’il se trouve souvent proche de la limite entre les deux, d’où sa conscience de la différence.

J'aime beaucoup ton commentaire initial sur Ammon, et la différence entre se vanter de soi et se vanter de Dieu, il faut que j'y réfléchisse davantage. La situation ressemble effectivement énormément, ça semble difficile pour Ammon de vraiment se mettre à la place des serviteurs, son envie de partager arrive tout de suite et prend toute la place. Bon, en même temps il est au milieu d'une crise, il faut réagir vite. Mais c'est intéressant de constater quel est son premier réflexe.

Je suis curieux: dirais-tu que le Christ manque d’empathie en réprimandant ses disciples qui l’ont réveillé au milieu de la tempête?

J'ai relu les passages dans les différents évangiles, et aussi le passage où il dit la même chose à Pierre sur la mer ("homme de peu de foi"), et c'est intéressant, contrairement au LdM, on n'a aucune idée de ce qu'il ressent ou même de ce qu'il pense. Au final le style littéraire est assez différent, j'ai l'impression (d'après mes souvenirs) que le Nouveau Testament est en général beaucoup plus descriptif et extérieur (surtout concernant le Christ), contrairement au LdM qui il me semble décrit un peu plus les pensées et les sentiments. Donc dur de répondre à ta question au final, on peut interpréter dans un sens comme dans l'autre. "Homme de peu de foi" peut semble un peu dur à première lecture, mais tout dépend du ton, et de ce qu'il a dit en plus (au final on n'a pas les détails de la conversation). J'aime bien l'interprétation qu'en fait Elder Stanfill dans son discours de la dernière conférence générale (il image la conversation et ça sonne bien), et j'aime bien la vision du Christ que donne la série The Chosen également. Ça illustre ce que tu dis, le fait que la relation de maître à disciple n'est pas (et ne devrait pas être) exempte d'empathie, même si elle comprend également des instructions et des critiques.

En fait la relation de maître à disciple est méga intéressante, surtout lorsqu'il s'agit du Christ, c'est comme s'il y avait de nombreux rôles combinés dans une seule relation : ami, maître, thérapeute, médecin de l'âme, Dieu... C'est complexe ! Et plutôt bien illustré dans The Chosen d'ailleurs, on voit chaque apôtre avec sa personnalité établir leur propre relation avec le Christ.