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"Le Monde" peut-il comprendre l'engagement spirituel ?

Ou : encore une fausse dichotomie...

Dans un article paru l’année dernière1, un apôtre raconte l’histoire de ses ancêtres danois, un couple avec des jeunes enfants qui, suite à leur conversion, décident d’émigrer aux États-Unis pour rejoindre l’appel du prophète de se rassembler. Ils quittent une ferme prospère et une vie confortable, s’engageant dans un voyage dangereux. Au cours de la traversée de l’Atlantique, comme d’autres passagers, le père succombe au virus de la rougeole. Tragique. L’apôtre interroge, « est-ce que ça en valait la peine ? », et répond aussitôt « je suis certain que le monde répondrait que non. » Hein ?!?

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Et pourquoi ? Parce qu’on est du monde, est-on incapable d’apprécier la valeur d’un engagement spirituel ?? Être « dans le monde », est-ce automatiquement être matérialiste et étranger aux valeurs, au sens de la vie, aux causes ? Est-ce que d’un côté il y a les bons, ceux qui croient en Dieu et s’engagent à son service, et de l’autre les païens, qui ne comprennent rien au spirituel. Je dois avouer que sur le coup, cette position m’a paru assez stupide et dichotomique. Puis j’ai cherché le sens du « monde ». Dans le guide des écritures, la définition qui nous intéresse indique que ce terme représente « ceux qui n’obéissent pas aux commandements de Dieu. »

Encore mieux, me suis-je dit. Non seulement la séparation en deux camps est rendue officielle, mais elle est rendue égale à l’obéissance. D’un côté, ceux qui obéissent, ce sont eux les spirituels ; les autres, les désobéissants, ils ne peuvent pas comprendre, ils ont l’esprit embrouillé (Paul ne dit-il pas « l'homme animal ne reçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui, et il ne peut les connaître, parce que c'est spirituellement qu'on en juge ») (Soit dit en passant, l’obéissance est une valeur fortement accentuée par le patriarcat : obéissance au « père » pour obtenir son approbation, voir posts précédents).

Puis je me suis dit, attends, il y a plusieurs formes d’obéissance ; il y a le côté strict, pharisaïque ; et il y a le côté plus vaste, l’idée que le plus important est d’aimer, d’établir des liens de qualité avec Dieu, son prochain et soi-même. Vu sous cet angle, le « monde » a l’air d’inclure moins de monde Qu’on soit chrétien ou pas, dès qu’on commence à vouloir entrer en relation avec son voisin, l’humanité, ou quelque chose de plus grand que soi, on a déjà quitté le « monde » et on peut comprendre l’engagement spirituel de cet homme qui l’a poussé à quitter sa vie confortable pour suivre l’appel de sa conscience.

Par contre, un danger demeure (il y en a toujours tant qu’on s’acharne à vouloir séparer l’humanité en deux camps) : celui de la récupération. « Cette personne (bouddhiste, musulman, athée…) est une « bonne personne » ? Ça veut dire qu’en fait elle suit les instructions du Dieu des chrétiens. Elle y est presque, il suffit qu’elle croie au Christ et elle sera sauvée. » Bon, je caricature, hein, mais c’est pour illustrer le principe. Mais après tout, n’a-t-on pas tous tendance à voir le monde sous le prisme de notre système de croyance ?…

C’est fou le nombre de thèmes qu’une petite phrase peut toucher…


Commentaires

Ce terme du « monde » est en effet assez vague. Dans l’église on l’utilise souvent pour parler des « autres ». C’est vague aussi, est-ce qu’on parle des non membres ? Des non chrétiens ? Des athées ? Donc déjà le terme n’est pas clair, mais ce qui l’est c’est la distinction dont tu parles entre deux camps. Il y a « le monde » et il y a nous. Mais ça n’apporte jamais rien de bon de se diviser. Se diviser c’est se comparer, pour généralement se positionner comme meilleurs.

Bien vu, c'est une notion floue. Je pense que ça doit l'être, dès qu'on creuse, la division en deux camps ne tient plus trop la route. Enfin pour certains... Ce que je veux dire c'est que, si je demande si mon cousin qui vit avec sa copine, boit de l'alcool, construit sa maison en biomatériaux et a une personnalité paisible fait parti du monde, certains diront oui sans hésiter vu qu'il n'est pas dans LA norme (dans leur esprit c'est clair), d'autres hésiteront, diront que c'est peut être plus compliqué que ça...

On risque toujours de se planter quand on généralise. L'esprit humain aime conceptualiser et schématiser, mais n'a pas toujours la persévérance d'aller jusqu'au bout de la modélisation pour représenter la complexité de la réalité.

Oui, c’est dur de penser la complexité, ça demande un effort pour prendre conscience de ses biais et de la manière dont on interprète et simplifie les choses. Une attitude naturelle en quelque sorte

Peut-être que la phrase de l'apôtre visait à mettre en exergue un principe précis, et qu'il n'a pas pris le temps de peser toute la portée d'interprétation de ses paroles.

Je pense la même chose, je pense qu’il voulait simplement dire par exemple « pour certaines personnes, ce choix (quitter une situation confortable et s’engager dans un voyage périlleux) n’aurait aucun sens, elles penseraient que ça n’en vaut pas la peine ». Le danger c’est que remplacer « pour certaines personnes » par « le monde » est très problématique, comme je l'ai dit dans le post.

Pour continuer dans ta lancée, et reprendre la facette "obéissance / désobéissance" de ton analyse, si on ne généralise pas mais qu'on applique le principe d'obéissance à la situation donnée, alors "le monde" n'est plus que ceux qui ont refusé ou condamné l'appel de migrer à ce moment-là.

D’un côté je trouve que c’est une bonne idée de contextualiser (« le monde » à cette époque-là), mais d’un autre je trouve encore ça problématique. Même à l’époque, certaines personnes pouvaient refuser d’émigrer tout en reconnaissant la valeur de l’engagement. De plus, on peut toujours avoir une opinion à notre époque, j’ai l’impression que c’est dans cette optique que la phrase a été dite (MAINTENANT on pourrait juger ce sacrifice comme ayant du sens ou pas).

Quant à la dernière partie de ton texte, j'y pense beaucoup ces temps-ci, et au sens de la "condescendance" préconisée par Paul, que je ne crois pas être celui qu'on utilise couramment aujourd'hui. Mais j'ai entendu récemment une intervention de Fr Oaks qui parle justement de construire des ponts en nous intéressant aux valeurs des autres sans avoir besoin de nier les nôtres. Il est vrai qu'il ne dit pas nécessairement que tout se vaut, mais en même temps on ne peut pas croire en l'existence d'une "vérité" et ne pas lui comparer des notions rivales...

Super intéressant, je trouve que c’est tout l’enjeu : Avec mon système de croyance, comment vais-je me relier à mon frère ou ma sœur humain/e qui a un système de croyance différent. Quelle attitude vais-je avoir ? Est-ce que ces croyances vont agir comme une barrière, quelque chose qui m’éloigne ou me sépare de l’autre (c’est exactement la direction qu’on prend quand on utilise l’expression « le monde » je trouve) ? Ou bien suis-je capable de me relier à l’autre même s’il pense différemment (ce qui implique d’avoir mis sa stabilité personnelle dans autre chose qu’un système de croyance, d’être capable de composer avec l’incertitude, ce qui est extrêmement difficile à faire) ?

Là où je pense qu'on doit faire preuve d'humilité, c'est que même en croyant en une vérité, notre conception de cette vérité est en construction permanente. Lumière sur lumière, un peu ici et un peu là... C'est là, à mon sens, qu'on peut concilier une certaine intégrité vis-à-vis de la doctrine tout en conservant une ouverture sur les autres.

J’aime bien ta description de l’humilité en reconnaissant que notre système de croyance est en construction permanente. C’est quelque chose qui tend à être difficile dans l’église je trouve.

Concernant la question de départ (le monde peut-il comprendre l'engagement spirituel), je me suis dit que j'espère que oui, sinon la conversion ne serait pas possible. Cela dit, on pourrait considérer comme tu l'as noté en citant Paul que la conversion (y compris des membres de longue date de l'église) est la combinaison dans un cercle vertueux de foi/bonne volonté et de révélation.

Je pense que n’importe qui (ou presque ?) peut comprendre CERTAINS engagements spirituels, car la majorité des gens sont motivés par des valeurs. Le problème se pose quand quelqu’un a des valeurs ou semble se fonder sur des croyances fondamentalement différentes que les miennes, là ça va être plus dur de comprendre un engagement. Par exemple l’homme dont il est question dans l’histoire avait peut-être un frère qui était attaché à la transmission de l’héritage familial et aux valeurs patriotique, et il n’a peut-être pas compris que son frère plaque tout pour émigrer, tout en étant lui-même engagé dans une cause de type spirituelle