« Il faut bien manger sa soupe pour bien grandir »
Ou : D’un Dieu infantilisant à un Dieu relationnel
Série sur l'homme naturel, POST 2
Cette fois, focus sur un point ambiguë de Mosiah 3:19 : la soumission. « L’homme naturel est ennemi de Dieu… à moins qu’il … ne devienne semblable à un enfant, soumis, doux, humble, patient, plein d’amour, disposé à se soumettre à tout ce que le Seigneur juge bon de lui infliger, tout comme un enfant se soumet à son père. » Bien que la soumission à Dieu semble une bonne idée à la base, à quel moment est-ce que ça devient problématique ?
Le modèle parental...
Je vais commencer par une lecture traditionnelle qui suinte énormément à travers la culture de certaines vieilles religions, et notamment chez les mormons. Basée sur le modèle éducatif où l’enfant est censé obéir et se soumettre à ses parents (surtout à son père en fait, la mère on n’en parle pas trop), la hiérarchie est claire : Dieu le Père ordonne, structure, décide, et l’enfant qui garde bien toutes les règles est celui qui a ses faveurs (bénédictions) et qui au final obtient l’héritage (paradis). Certains se diront sans doute que oui, c’est dans l’ordre des choses, et jusqu’à un certain point c’est juste… pour des enfants ! Poussons un peu plus loin.
Rapide topo d’Analyse Transactionnelle : on a tous une partie Enfant en nous, qui peut notamment prendre 2 formes : l’Enfant Adapté (conformiste et obéissant) et l’Enfant Rebelle (dit non). On a tous également un côté Adulte et un côté Parent. Si on lit ce verset au premier degré, d’une les hommes sont des Enfants, et de deux on a les équivalences suivantes : homme naturel = Enfant Rebelle, homme spirituel = Enfant Adapté.
... et ses limites
La lecture premier degré de ce verset (il faut être Enfant Adapté et pas Enfant Rebelle), lecture que j’ai d’ailleurs longtemps eue, pose plusieurs problèmes :
- le déséquilibre : l’Enfant Adapté a des bons côtés (obéir à des règles est important pour vivre avec d’autres personnes) mais aussi des mauvais côtés (s’aplatir en toute circonstance par exemple, ou bien ne pas être capable de penser par soi-même), tout comme l’Enfant Rebelle (dire non tout le temps n’est pas top, mais être capable de dire non et de tenir des limites l’est !). En embrassant l’un et en rejetant l’autre, on déséquilibre la manière de voir l’expérience humaine et de la vivre, on diabolise une part qui contient des valeurs importantes tout en poussant les qualités de l’autre attitude vers l’excès. Et même si ce verset ne parle que de la relation à Dieu, c’est souvent étendu de manière bien plus large, et les mormons ont une relation notoirement difficile avec la critique (envers les dirigeants ou qui que ce soit), la colère et la désobéissance (il y aurait de quoi dire à ce sujet d’ailleurs),
- l’infantilisation : considérer qu’on est « enfant de Dieu » implique-t-il nécessairement de se maintenir dans un état d’Enfant ? Voir Dieu comme un père édictant des règles de conduites correspond au développement émotionne d’un enfant, voire d’un adolescent. En prenant de l’âge, les êtres humains gardent certes en eux un côté Enfant (qui revient ou se manifeste plus ou moins selon les circonstances, comme le suggère l’Analyse Transactionnelle), mais sont également généralement capables d’évoluer, d’intégrer en eux les aspects parentaux, de devenir leur propre mère et père, de prendre des décisions pour eux-même avec leur côté Adulte. J’ai tendance à être d’accord avec le Dr Finlayson-Fife, qui nous encourage à devenir des « adultes de Dieu, »
- la micro-gestion : la phrase « ce que le Seigneur juge bon de lui infliger » peut faire penser que Dieu décide de tous les détails de ce qui se passe pour chacun, qu’il nous soumet à des épreuves (comme pour Job) ou pas, qu’il décide si nous retrouvons nos clefs, obtenons cette augmentation, ou si nous tombons malade, quand et comment. Réconfortante pour certains, cette manière de voir Dieu est, encore une fois, infantilisante (imaginez des parents faire ça avec leurs enfants de 20 ans ou plus…).
Alors je sais bien que tout le monde n’interprète pas ce verset ainsi, mais je l’ai clairement fait pendant très longtemps, et je vois à quel point la culture dans ma religion m’y a encouragé. Tout n’est pas à jeter, et comme mentionné plus haut, l’Enfant Adapté a des bons côtés, spécialement quant on souhaite suivre certaines règles pour mieux vivres les uns avec les autres. Mais à présent je vois clairement les excès et limites de cette vision.
Devenir "adultes de Dieu"
En évoluant spirituellement, j’ai envie de voir la soumission sous un jour différent. Plutôt que d’imaginer Dieu comme un Père strict aux commandes d’une table de mixage gigantesque et auquel il faudrait obéir, j’ai envie de le voir comme un pair plus évolué qui, nous voyant dans un monde difficile et ne pouvant pas tout contrôler (il faut qu’on se débrouille), peut nous accorder son aide davantage sous forme relationnelle, en infusant en nous l’espoir et en nous inspirant à l’amour. La soumission ici consisterait à accepter l’épreuve générale qu’est la vie, à s’accommoder du fait que c’est parfois dur. Cela fait écho à la notion de lâcher-prise : au lieu de s’inquiéter ou de dresser intérieurement contre des éléments sur lesquels nous n’avons pas prise (notre passé, les décisions d’autres personnes, etc), nous sommes invités à lâcher notre désir de contrôle, et par là même regagner une paix intérieure.
Vu sous cet angle, on pourrait voir l’homme naturel, non comme une partie mauvaise en nous, mais comme la partie en nous qui est terrifiée (par la mort ou finitude, la solitude, l’incertitude et la nécessité de faire des choix malgré tout, et par le manque de sens) et qui se rebelle contre ça et voudrait à tout prix contrôler le flux de la vie. Peut-être alors pourrait-on comprendre cette partie du verset comme suit : en nous dressant contre ce qui nous fait peur dans la vie et en tentant de tout contrôler, nous nous coupons de la Divinité (à l’extérieur ou à l’intérieur) et de la paix qui l’accompagne. En revanche, en acceptant l’incontrôlable et en décidant simplement comment y réagir, nous faisons ressortir le côté divin en nous et sommes plus à même de nous relier les uns aux autres.
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