Buzz l’Eclair, à la rescousse !
Ou : Le syndrome du super-héros et ses deux conséquences : burn-out et gourou
Série sur les dirigeants, POST 2
Une des grandes difficultés dans le rôle de dirigeant dans mon église, et spécialement les rôles de dirigeants de prêtrise locaux (Épiscopats / Présidences de pieu), c’est ce que ces positions demandent des personnes, et les attentes qui se développent par rapport à ces rôles. Pour ceux qui ne connaissent pas vraiment le mormonisme, on peut résumer ainsi : avec pas ou peu de formation, on attend souvent d’un évêque qu’il soit un gestionnaire, un dirigeant d’entreprise, un conseiller conjugal, un psychothérapeute, un expert du développement humain, un sexologue et un expert en résolution de conflits, tout ça avec le bon dosage d’amour et de poigne.
En réalité, ils ne devraient pas avoir à porter ces rôles, mais la culture fait qu’en pratique beaucoup sentent que c’est leur devoir, voire leur privilège. C’est un rôle donné par certains membres (qui voient leurs dirigeants ainsi), et accepté par certains dirigeants (littéralement comme listé ci-dessus). Vous commencez à voir les problèmes qui peuvent se poser ? Les deux grands dangers qui découlent du syndrome du super-héros sont la voie du gourou ou la voie du burn-out. Les deux sont basées sur une position de Sauveur (voir triangle dramatique de Karpman) et donc impliquent une forme d’orgueil, manifestée différemment.
Burn-out
Concernant le poids de la responsabilité, on ne se rend pas toujours compte à quel point les dirigeants locaux sont appelés à porter. Les épiscopats sont impliqués dans tellement d'aspects de la vie de la paroisse et de ses membres, et ils ont une forte charge de travail, en plus de leurs propres soucis personnels, familiaux et professionnels. C’est une position qui peut être extrêmement pesante et vulnérable, ainsi qu’épuisante. Le secret entourant les entretiens qu’ils ont avec les membres font qu’ils sont souvent seuls à porter le poids de situations lourdes qu’on leur confie. J’ai récemment servi en tant que consultant pour les services psychologiques de l’église. Les dirigeants pouvaient nous appeler pour partager des situations lourdes – comme des membres ayant des problèmes mentaux ou subissant des sévices physiques ou sexuels. Nous écoutions, les invitions à prendre soin d’eux, et les orientions vers des ressources pour les aider à gérer la situation au mieux. Cela m’a ouvert les yeux sur le poids que portent les dirigeants. Je me suis rendu compte à quel point ils ont avant tout besoin du soutien des membres qu’ils s’efforcent de servir (j’en dirai plus à ce propos dans mon prochain post qui traitera de la critique). Je me suis également rendu compte que si une personne est encline à vouloir « sauver » les autres, elle peut avoir du mal à réguler la charge de travail et développer un syndrome d’épuisement (de plus en plus fréquent d’après les retours que j’ai eu de mes collègues psychothérapeutes). C’est une tendance qui ne concerne pas tout le monde, mais vers laquelle la fonction de dirigeant pousse.
La voie du gourou
Parlons maintenant de la voie du gourou (attention ça se corse). Le rôle de dirigeant donne l’accès au pouvoir. Le pouvoir d’aider, mais également d’organiser et d’influencer. C’est une bonne chose et c’est même nécessaire. Un certain ordre et une certaine hiérarchie sont indispensables et bénéfiques. Mais l’inconvénient du pouvoir, c’est qu’il tend à monter à la tête. C’est vrai dans n’importe quelle organisation, des familles aux gouvernements. Comme le faisait remarquer Joseph Smith (prophète fondateur du mormonisme), « il est de la nature et des dispositions de presque tous les hommes de commencer à exercer une domination injuste aussitôt qu’ils reçoivent un peu d’autorité ou qu’ils croient en avoir » (D&A 121:39) (soit dit en passant, quand on étudie un peu l’histoire de l’église, on se rend compte qu’il savait bien de quoi il parlait). « Exercer une domination » ou une emprise n’est heureusement pas automatique, mais c’est une dérive possible, et l’église mormone, organisation composée d’être humains, n’y échappe pas. Au cours de mon service de consultant précédemment mentionné, j’ai eu vent d’une telle situation (manipulations et jeux de pouvoir par le dirigeant d’une unité) et de l’impact que ça avait sur la santé mentale des membres impliqués / victimes. Ça fait froid dans le dos. Heureusement, les situations où des dirigeants manipulent et font du mal sciemment sont assez rares, et bien sûr, le mormonisme n’est pas la seule religion où ce genre de situation se produit. C’est juste dommage de réaliser qu’on n’est pas meilleurs que les autres.
Cependant, il n’y a pas besoin d'être une personnalité toxique pour faire du mal, il suffit d’être persuadé de bien faire sans se remettre en cause. Des fois les mesures ou conseils prodigués en toute sincérité tomberont juste. Mais parfois non. C’est là que la croyance en des super-pouvoirs peut faire le plus mal. Lorsqu’un dirigeant est nommé, il reçoit un mandat divin pour exercer son devoir, qui s’accompagne d’une inspiration pour savoir comment aider les personnes de la meilleure manière. Sans affirmer que l’inspiration n’existe pas, il est très clair quand on observe l’histoire de l’église qu’être dirigeant (que ce soit prophète, autorité générale ou évêque) n’efface ni les biais (le racisme par exemple), ni les défauts de caractère (voir les débuts de la polygamie par exemple), et ne donne pas instantanément le super-pouvoir d’être au top dans tous les rôles que j’ai cité plus tôt (notamment celui de thérapeute). Et pourtant, j’ai récemment entendu un psychothérapeute raconter qu’un président de pieu lui avait dit le plus sérieusement du monde « la différence entre vous et moi, c’est que les gens payent pour venir vous parler. » Un ancien évêque, réfléchissant sur une citation célèbre de Boyd K. Packer (« l’étude de la doctrine de l’Évangile améliore plus rapidement le comportement que ne le fait l’étude du comportement »), partageait la tentation, quand on est évêque, de se dire « oui, pourquoi pas, vu que j’ai cet appel sacré, la vérité et l’inspiration divine pour être guidé, pourquoi ne me lancerais-je pas pour conseiller des jeunes sur leur sexualité, des couples en plein conflit et des personnes ayant des troubles mentaux ? »
Être aveugle à ses propres biais de jugement et à ses propres angles morts peut créer d’autant plus de souffrances qu’on est en position de pouvoir et d'influence, surtout envers un public fragile (jeunes, membres dans des situations existentielles compliquées, etc). Si vous voulez des exemples avec les jeunes, je pourrai vous orienter vers un site qui recueille des témoignages de victimes de dirigeants parfois très bien intentionnés mais trop rigides dans leurs manières d’appliquer des principes généraux, et qui n’ont pas su écouter ou voir les êtres humains en souffrance. Quand on est persuadé d’avoir raison, il n'y a plus aucune place pour une autre opinion. Il n’y a donc aucune place pour quelqu'un qui exprime une autre opinion. Et donc aucune place pour quelqu'un qui vit une expérience, même douloureuse, qui demande de voir les choses autrement.
Une solution bien connue, mais facile à oublier en pratique...
Je suis de plus en plus persuadé que la solution à ces problèmes d’égo qui s’enfle (parfois de manière insidieuse) réside dans l'humilité et l'amour. Les deux ne peuvent d'ailleurs pas vraiment être séparés, à mon sens. On ne peut pas vraiment se relier avec bienveillance à un autre être humain à partir d'une position d'orgueil, c’est-à-dire une position de « je-sais-mieux-que-toi ». Si bienveillance il y a, elle sera faussée par un sentiment de supériorité. Cela crée des jeux de pouvoir plutôt que des rapports basés sur l’écoute et la compréhension mutuelle. C’est valable pour la parentalité autant que pour les rôles de dirigeants. Je ne peux vraiment aider que si je reconnais que, d’une certaine manière, je suis "faible", je ne sais pas tout, et j’ai des biais qui peuvent fausser ma vision. L’humilité c’est d’observer ces biais, d’avoir le courage de me les avouer, et de les prendre en compte quand j’interagis avec quelqu’un.
Ce que je décris est notoirement difficile à faire pour n’importe qui. Ce n’est pas le premier réflexe de me remettre en cause si je suis persuadé de voir clairement. Mais c’est capital de le faire en tant que dirigeant, de par l’impact qu’on peut avoir sur des personnes, particulièrement des personnes vulnérables. Pour moi, c’est en partie ce que veut dire « se dépouiller de l’homme naturel et devenir comme un enfant ». L’homme naturel tend à penser qu’il sait, qu’il a raison, il n’écoute pas. Pour servir à la manière du Christ, il faut suivre ce principe paradoxal, cesser de croire qu’on sait, écouter avec amour, poser des questions pour comprendre l’autre. Ensuite seulement on peut donner des conseils selon nos capacités. L’humilité implique également de reconnaître la limite de nos capacités, et à orienter les personnes qui demandent de l’aide vers des ressources qui pourront les aider.
Articles en lien
- Articles dans la série sur les dirigeants :
Commentaires
Notes concernant ce post :
- Le syndrome de l’imposteur (sentiment que nos capacités et/ou connaissances sont insuffisantes pour le rôle qu’on est appelé à jouer) peut parfois être paralysant, mais bien dosé, il peut être très sain, car il force à l’humilité.
- J’ai mentionné une interprétation problématique de la citation de Packer, mais je reste persuadé qu’il y a une autre lecture qui recèle une grande sagesse, à savoir que la spiritualité (vouloir se relier aux autres et à plus grand que soi) et les valeurs peuvent être un moteur de croissance et de courage pour les être humains.