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Les prophètes peuvent-ils se tromper ?

Série sur les dirigeants, POST 5

Je me suis vraiment demandé si j’allais faire ce post. Est-ce que ça ne risque pas d’augmenter la polarisation que je cherche justement à assouplir ? Finalement j’ai décidé qu’il était important de parler du sujet, même si c’est imparfait, même si ce n’est pas complètement neutre (après tout, qui peut l’être ?). Bon, attachez vos ceintures.

prophètes

Opinion vs. révélation

Chez les catholiques, le pape est censé être infaillible, mais aucun catholique n’y croit vraiment.

Chez les mormons, le prophète est censé être faillible, mais aucun mormon n’y croit vraiment.

J’ai entendu cette blague il y a plusieurs années. Elle est drôle car il y a un fond de vérité, ce qui pose un problème. Il y a quelques années, je ne voyais pas ce problème, je rigolais à la blague mais me disais « bah oui, évidemment que les prophètes sont faillibles, comme tous les hommes ils ont leurs faiblesses (même si je n’en voyait pas), mais ça ne les empêche pas de parler pour Dieu. » J’ai depuis réalisé que personne ne conteste le fait que les hommes soutenus comme prophètes, voyants et révélateurs sont imparfaits. La question qui peut se poser est : peuvent-ils faire des erreurs quand ils parlent pour Dieu ?

Quand on croit au fait que Dieu existe et qu’il peut parler de manière officielle à certains hommes nommés prophètes, la question est de savoir à quel moment ces prophètes parlent pour Dieu et à quel moment ils parlent en tant qu’homme. Autrement dit, à quel moment ils donnent leur opinion personnelle et à quel moment ils révèlent de la doctrine divine. Et une question liée est : quand ils disent qu’ils parlent pour Dieu, peuvent-il quand même se tromper et introduire des principes non divins ?

Pour faire simple, il y a tout un pan de citations et de positions (officielles) qui suggèrent que tout ce que disent les prophètes est inspiré, et il y a l’autre pan qui dit qu’évidemment les prophètes peuvent faire des erreurs.

« Tout est inspiré »

Dans un discours de 1980, Ezra Taft Benson (alors président des apôtres) a parlé de 14 principes fondamentaux concernant les prophètes (principes répétés lors de deux discours différents lors d’une conférence générale en 2010 1). Le 6ème principe stipule « Le prophète n’a pas besoin de dire : ‘Ainsi dit le Seigneur’ pour nous donner des Écritures… » Président Benson dénonce ensuite le fait que certains membres s’excusent de ne pas obéir à certaines paroles des prophètes, prétextant que ces derniers ne disent pas clairement qu’ils sont en train de parler pour Dieu. Il cite Joseph Smith (prophète fondateur) et Brigham Young (son successeur) pour montrer que même les conseils des prophètes sont inspirés. Deux ans plus tard, Russell Nelson (actuel prophète, il allait devenir apôtre en 1984) déclarait « Je ne me demande jamais : ‘À quel moment est-ce que le prophète parle en tant que prophète ?’ … Ma [philosophie consiste à] arrêter de mettre des points d’interrogation au bout des déclarations du prophète et à y mettre des points d’exclamation » 2. Dit comme ça, ça a l’air clair. Et pourtant…

« Les erreurs des prophètes »

Sans rentrer dans une liste exhaustive ou des détails à n’en plus finir, on peut pointer plusieurs choses qui ressemblent bien à des erreurs ou des biais chez les autorités de l’église. Un exemple amusant est l’affirmation de Joseph Fielding Smith (10ème prophète) que malgré les progrès technologiques, les hommes ne quitteraient probablement jamais la Terre. Plus tard, après avoir reçu une visite des astronautes ayant été sur la Lune, il a admis s’être trompé 3. Cet exemple porte assez peu à conséquence et on peut sans doute l’interpréter comme une prise de position personnelle et non inspirée. Un autre exemple est bien plus dramatique : pendant plus d’une centaine d’années, les dirigeants de l’église (je parle du prophète et des apôtres) ont enseigné que les personnes ayant une peau de couleur sombre étaient maudits par Dieu et ne pouvaient pas avoir la prêtrise ou recevoir des ordonnances par ailleurs essentielles au salut selon le mormonisme 4. Lorsque les mentalités ont évolué, cette doctrine (auparavant enseignée comme principe éternel) a été abandonnée par l'Église. On peut trouver tout plein de justifications pour cet aspect de l’histoire de l'Église (notamment que Dieu, devant fonctionner avec des hommes imparfaits et racistes, a permis ces enseignements et leurs conséquences jusqu’au temps approprié). Mais pour moi ça illustre que la question posée plus haut (un prophète peut-il se tromper ?) est réellement pertinente.

Importance de la question

Il y a quelques années, quand j’étais encore dans ma phase orthodoxe (donc avant que je ne me pose cette question), pour moi c’était clair : les prophètes enseignent toujours la vérité, point barre. Ils ne se trompent pas. C’est en se penchant sur ce que les prophètes modernes ont dit au cours des décennies, et ce qu’ils disent maintenant, que les choses se corsent. Dans une église obnubilée par la Vérité avec un grand V (obligé si l’on revendique être l’unique moyen de salut), la question du rôle des prophètes est un peu plus que philosophique : elle influence de nombreuses décisions de la vie quotidienne, certaines étant lourdes de conséquences.

Juste deux exemples. Pendant la crise sanitaire du COVID, la première présidence a publié une lettre officielle demandant aux membres de se faire vacciner. Certains membres qui jusque-là appliquaient texto les recommandations des autorités ont refusé, considérant que dans ce cas précis ce n’était pas inspiré. Pourquoi là et pas ailleurs ? Opinion personnelle ? Révélation personnelle ? Autre exemple, il semble être la doctrine actuelle de l’église que le genre homme ou femme est éternel et l’homosexualité inexistante dans la prochaine vie. Un grand nombre de membres désirant être fidèles souffrent énormément de cette doctrine. Certains prient et reçoivent la révélation que la position de l’église n’est pas juste, ou alors que dans leur cas se marier avec leur compagne/on est approuvé par Dieu. Qui a raison ? Encore une fois, ce ne serait pas un problème si l’Eglise ne revendiquait pas une autorité supérieure concernant la vérité sur ce qui rend heureux et épanoui ici-bas et pour toute l’éternité après cette vie. Il ne faut pas généraliser, mais pour certains membres c’est un énorme poids qui pèse lourdement sur leur santé mentale.

Révélation personnelle

Comme l’illustrent les deux exemples précédents, à la question de l’infaillibilité des prophètes se joint la question : quel est le rôle de l’inspiration personnelle ? Est-ce que je peux recevoir dans ma vie des inspirations qui contredisent ce que disent ou ont dit les prophètes ? Que faire face à la tension possible entre mon compas moral et la pression sociale / culturelle / doctrinale ? Si je suis mon intuition mais que cette dernière semble aller à l’encontre, ne serait-ce qu’un peu, des directives officielles, suis-je en danger ? Puis-je vraiment me faire confiance ?

Un des problèmes de l’orthodoxie, pour moi, est le peu de poids que nous accordons parfois à notre compas moral personnel, face à la pression pour être conforme à l'institution (tendance à ne pas s'écouter voire se nier carrément, interprétation malsaine de « l’homme naturel » dont j’ai parlé il y a quelque temps). Pour moi, une évolution dans la maturité spirituelle (quand le système de croyance devient moins rigide ou dogmatique) implique de se poser réellement ces questions à propos des prophètes et des décisions de vie que nous prenons, de se frotter aux paradoxes qu’elles impliquent, et de s’écouter et d’écouter un peu plus Dieu qui murmure à nos oreilles, plutôt que d’externaliser complètement le processus de décision.

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Commentaires

* je remarque que Duncan lie l'obéissance (littérale ?) aux prophètes avec notre survie...