À quel moment est-on trop « woke » ?
Ou : équilibrer la rationalité avec l’empathie
Lorsque vous débattez avec une personne au sujet de quelque chose qui les affecte plus que vous, rappelez-vous que cela aura un impact émotionnel beaucoup plus important sur eux que sur vous. Pour vous, cela peut sembler être un exercice académique. Pour eux, c’est comme s’ils partageaient leur douleur et qu’ensuite vous rejetiez leur expérience et parfois leur humanité. Le fait que vous puissiez rester plus calme dans ces circonstances est une conséquence de votre privilège, et non pas d'une objectivité accrue de votre part. Restez humble.
Avis de ChatGPT sur le wokisme
J’ai partagé cette citation avec un ami, et il a utilisé chatGPT pour générer la réponse suivante :
Ce texte, bien qu'il aborde des aspects importants de la sensibilité et de l'empathie dans les débats, peut également être perçu comme excessivement polarisant et simplificateur. En se focalisant sur le concept de privilège, il risque de réduire les débats à des affrontements de statuts sociaux plutôt que de favoriser une compréhension mutuelle et une exploration des idées. En outre, en attribuant systématiquement le calme ou la neutralité à un privilège, il peut saper la valeur de la raison et de la maîtrise de soi dans les discussions, en insinuant que ceux qui restent calmes sont nécessairement privilégiés et manquent de légitimité. En somme, il peut être perçu comme une approche dogmatique qui limite la liberté d'expression et la diversité des opinions.
Alors oui, mais non.
Prenons un exemple. Imaginons Julie et Marie, deux collègues de travail qui s’entendent bien. Julie a deux enfants, tandis que Marie n’en a pas : bien qu’elle veuille absolument être mère, elle en est à sa troisième fausse couche. Lors d’une discussion informelle, Julie exprime le fait qu’elle ne comprend pas ces couples qui ont 5 ou 6 enfants, et elle argumente son point de vue. Si Marie ressent des émotions assez fortes comme de la colère ou du désespoir alors que Julie explique calmement son point de vue, est-ce que ça veut dire que Marie est moins capable de raisonner correctement ou qu’elle est moins objective ? Dans ce cas, précisément, et pour de bonnes raisons ! Elle n’est pas touchée de la même manière par le sujet. Peut-être qu’appeler la position de Julie un privilège fait très woke, mais ça me semble assez objectivement correct : elle est dans une situation (2 enfants), Marie est dans une situation différente et en souffre. Elle est plus affectée. La question est : comment vont-elles communiquer et échanger ? Est-ce que leur relation va se renforcer ? Est-ce que, pour maintenir une relation suffisamment intime et satisfaisante, le sujet du nombre d'enfants doit être évité ?
Je suis d’accord avec la réponse de chatGPT jusqu’à un certain point. Pour moi l’idée de la citation est justement d’aider les relations, d’aider les personnes à se comprendre, d’éviter que certaines personnes, à voir les choses de trop loin, manquent d’empathie et ne fassent pas preuve de considération, augmentant ainsi la douleur des autres (un des besoins fondamentaux de l’être humain étant d’être vu et accepté par d’autres). Effectivement, si on pousse la citation à l’extrême (ce que chatGPT implique en utilisant des mots tels que « excessivement », « systématiquement » ou « dogmatique »), bien sûr qu’on retourne la situation et une valeur qui aurait pu rapprocher les gens (place faite à l’autre pour vivre son expérience et tentative de compréhension mutuelle en se rapprochant de ce que l’autre vit) va au contraire les éloigner (« l’autre DOIT me rejoindre, me faire de la place, s’il ne le fait pas il est mon ennemi »).
A qui s'adresse cette citation
En d’autres termes, il s’agit à mon sens d’une citation destinée davantage à ceux qui pensent que certaines personnes font tout un foin pour pas grand chose. Mais j’accorde à chatGPT qu’elle est moins appropriée pour ceux qui réagissent émotionnellement à certains sujets, car de toute manière ils n’ont pas vraiment de contrôle sur la manière dont les autres réagissent : attendre de tout le monde de la compréhension c’est une recette parfaite pour générer de la frustration et dégrader les relations (voire augmenter le sentiment de victimisation).
En fait, si l’on veut appliquer la citation à ceux qui sont dans des situations de souffrance dans certains domaines, il faudrait la retourner. Quelque chose comme « Si vous êtes en face de quelqu’un qui fait preuve de rationalité sur un sujet qui vous bouleverse complètement, souvenez-vous que la situation et vision de la personne est différente et que la personne ne cherche sans doute pas à être intentionnellement blessante, elle est plus probablement moins concernée que vous par le problème ».
Rationalité vs. Empathie
Ce qui est intéressant c’est que parfois (pas toujours mais ça peut arriver), les personnes extrêmement rationnelles sont en réalité touchées ou en souffrance d’une certaine manière, et la rationalité est utilisée pour se mettre à distance de cette zone inconfortable voire douloureuse… Ces personnes ont également besoin de compassion, mais une personne qui se sent agressée par une rationalité détachée aura du mal à l’offrir.
Dans certains autres cas (et c’est de ça que parle la citation à mon avis), il y a effectivement un manque plus ou moins grand d’empathie pour la souffrance d’autres êtres humains, lié à un défaut de vision la plupart du temps involontaire, un angle mort. L’invitation est pour ces personnes d’observer leur situation, de se demander pourquoi leurs interlocuteurs sont touchés à ce point, et d’essayer de se rapprocher d’eux et de leur expérience plutôt que de s’en distancer en se considérant plus rationnelles. C’est pour ça que la citation mentionne l’humilité : se poser en position de supériorité éloigne, alors que se remettre en cause, questionner ses motivations et se poster, rien qu’un instant, du point de vue de l’autre, peut rapprocher. Et ça ne demande même pas d’oublier de réfléchir, simplement de le faire mieux et de manière relationnelle.
Commentaires
Commentaire très pertinent suite à mon post :
Je ne suis pas vraiment d'accord avec la citation d'origine. Je comprends l'intention (encourager l'empathie) et je suis tout à fait d'accord avec la conclusion (rester humble), mais le raisonnement ne tient pas à mes yeux.
Depuis plus de 20 ans, j'ai pas mal baroudé sur différents forums internet. J'ai discuté sur des sujets complètement différents, depuis des choses très sérieuses jusqu'à des choses sans importance apparente. Et ce que j'ai découvert ne soutient pas la première phrase de la citation: non, ce n'est pas forcément la personne qui est le plus touchée par un sujet, qui va réagir le plus émotionnellement.
C'est plus facile à prouver dans un sens que dans l'autre. Dans le sens, "pas touché personnellement => énorme réaction émotionnelle quand même", il n'y a qu'à regarder, par exemple, les débats sur certains sujets de société. Prends l'avortement, par exemple: il n'est pas rare de voir des femmes en position de concevoir (donc extrêmement touchées par le sujet) argumenter de façon raisonnable, alors que des hommes (très peu touchés par le sujet) explosent de rage. Ce n'est donc pas juste une question d'à quel point une personne est personnellement impactée; c'est plutôt une question d'à quel point une personne est émotionnellement attachée à son opinion, qui peut être informée par l'expérience personnelle, mais pas forcément.
Dans l'autre sens, et tu en parles un peu, on trouve plein de gens qui sont très impactés par un sujet, mais qui restent très rationels quand ils en parlent. Ca peut être, comme tu le mentionnes, une façon de garder la souffrance à distance, mais je crois que dans certains cas, c'est tout simplement leur façon d'être. Inversement, j'ai vu un nombre incalculable de gens qui, quel que soit leur degré d'implication personnelle dans un sujet, sont incapables d'en discuter autrement que de façon extrêmement émotionnelle, et ils prennent toute contradiction comme une attaque personnelle. J'ai vu des choses aussi incroyables que: "j'interprète différemment l'action d'un personnage dans une oeuvre de fiction => je suis une mauvaise personne". Ca parait dingue, mais certaines personnes identifient leurs opinions au Bien, et tous ceux qui les contredisent sont du Mal, et doivent donc être combatus férocement.
Tout ça pour dire que ce n'est pas forcément, et de loin, la personne qui réagit le plus émotionnellement qui est le plus touchée par un sujet de discussion. Ni qu'être personnellement impacté par un sujet va forcément déclencher une réaction émotionnelle.
Et une dernière remarque: je suis bien d'accord avec ChatGPT quand il dit que: "En se focalisant sur le concept de privilège, il risque de réduire les débats à des affrontements de statuts sociaux plutôt que de favoriser une compréhension mutuelle et une exploration des idées." J'ai vu ce phénomène s'emballer ces dernières années, jusqu'à effectivement arriver à une compétition d'oppressions, où celui qui souffrait du plus d'oppressions gagnait automatiquement la discussion, et où, inversement, des arguments intéressants et bien ficelés étaient automatiquement rejetés sur la base de, "Toi, t'es privilégié, donc t'as forcément tort." Dans ces conditions, il n'y a plus de discussion possible du tout, et les gens prennent peur de dire quoi que ce soit qui sorte de la ligne officielle du moment, par peur d'être attaqués, voire harcelés et même cancelled. Cela dit, comme je l'ai dit au début, je suis tout à fait d'accord avec l'idée que tout débat peut bénéficier de plus d'empathie et humilité, de tous côtés 🙂
Ma réponse :
Je vois ce que tu veux dire, et je suis bien content que tu aies pris la peine de commenter, c'est un côté que j'aurais dû prendre en compte.
Par rapport à ton avant-dernier paragraphe, je suis d'accord avec le fait que ça peut aller dans l'extrême inverse. Je critique le côté "tu es trop émotionnel alors tu n'es pas raisonnable", mais il faudrait critiquer également le côté "je suis émotionnel et tu ne connais rien de ma situation donc j'ai raison".
Et je suis très reconnaissant que tu aies ajouté le côté "identification à ses opinions" que effectivement pour moi est clef, et participe beaucoup au fait de ressentir des émotions fortes dans des échanges d'opinions.
Petit pushback concernant le début et la critique que tu fais de la première phrase de la citation (une personne plus affectée aura une réaction émotionnelle plus importante). Ta critique était justifiée car l'exemple que j'ai pris parlait d'une manière spécifique d'être affecté, à savoir : être concerné par le problème en question, et l'exemple que tu prends sur l'avortement du coup est dans le même sens. Mais on peut être affecté sans a priori être concerné directement. Si par exemple imaginer une femme en position d'enfanter mais que la problématique de l'avortement n'affecte pas tant que ça (c'est dans ses valeurs mais pas ses valeurs fondamentales alors elle pourra discuter calmement avec une personne pensant différemment), tandis qu'un homme (pas concerné directement) peut très bien être beaucoup plus affecté (de par ses croyance et ses valeurs, ou parce que sa compagne elle est très concernée, etc). Donc sans aller jusqu'au fait de donner un free pass aux personnes hyper identifiées avec leurs opinions, je dirais qu'il faut voir l'expression "être affecté" dans un sens large.
Sa réponse :
"je dirais qu'il faut voir l'expression "être affecté" dans un sens large."
Oh, je suis bien d'accord! Tu remarqueras que dans mon exemple de l'avortement, j'ai spécifiquement mentionné les hommes qui explosent de rage, c'est-à-dire ceux qui vont trop loin dans leur expression de leur opinion, qui exigent que tout le monde se range à leur avis, quels que soient les degrés d'affectation respectifs.
Après, je dois avouer que j'ai une relation difficile avec le concept de valeurs. J'ai bien conscience qu'il y a plein de gens pour qui leurs valeurs sont ce qu'il y a de plus - ou au moins de très - important, mais... Quand ces valeurs sont utilisées pour ignorer, ou pire, pour encourager, la souffrance physique ou psychologique de quelqu'un d'autre, voire de toute une catégorie de personnes, là je dis on va trop loin. Oui, une personne dont les valeurs sont mises en cause va se sentir personnellement directement affectée, va peut-être même en souffrir, et j'en suis désolé. Mais si je dois choisir entre la souffrance morale d'un groupe ("Un autre groupe fait des choses qui nous paraissent immorales, et ça nous fait souffrir moralement") et la souffrance psychologique ou physique d'un autre groupe, ben, je considère que c'est le second groupe qui est le plus affecté par la situation (note qu'à mes yeux, ce n'est pas une question de valeur, mais de fait: être affecté moralement n'est pas aussi dommageable à la santé qu'être affecté psychologiquement ou physiquement - enfin, pour ce que j'en sais pour l'instant, en tous cas.) Et pourtant, bien souvent, c'est le premier groupe qui parlera le plus fort et le plus aggressivement.