Pourquoi un espace pour exprimer la critique est important
Série Guerre et Paix, POST 3
Récemment sur les réseaux sociaux, une amie a invité ceux qui avaient des difficultés ou du ressentiment à l’égard de certains discours religieux conservateurs à s’exprimer. Comme il fallait s’y attendre, les adeptes dudit discours conservateur ont vu ceci d’un mauvais œil, et l’ont accusé d’encourager la critique et la dissidence. Je comprends pourquoi on pouvait interpréter l’invitation de mon amie ainsi, mais j’ai l’impression que ce n’est pas du tout ce qu’elle essayait de faire. J’ai la conviction que son intention était de fournir un espace à ceux qui se sentent blessés plutôt qu’édifiés, et que cet espace est important.
Ce qui va suivre risque de parler davantage à ceux qui ont une expérience religieuse (particulièrement dans une religion à fortes demandes) mais ça illustre la valeur d’un espace pour être soi-même, accepter et traiter ses expériences et ressentis.
Ma réponse à quelqu’un disant « tu cherches à déstabiliser les gens »
Je ne sais pas si tu as déjà assisté à une discussion religieuse de groupe (par exemple, une leçon d’école du dimanche) où une personne exprime ses doutes sincères ou ses difficultés avec tel point de doctrine, ou tel enseignement d’un dirigeant, et les autres membres, au lieu de contrecarrer par des témoignages ou même de couper court pour passer à autre chose (ce qui est à mon sens la réaction la plus courante), reçoivent le partage et restent un peu avec la difficulté… Quelqu’un va dire par exemple « oui, moi aussi j’avais du mal avec ça, et telle chose m’a aidée », « moi aussi je ressens la même chose, mais plutôt de cette manière », « moi je n’ai jamais ressenti ça mais je vois pourquoi ça pourrait te poser un problème »… Bref, la personne est acceptée dans son expérience, qu’elle soit dans le même sens que l’orthodoxie1 ou pas, et ça devient un sujet de discussion, de partage, où chacun peut se voir et se montrer un peu plus dans ses aspects moins polis. Personnellement, je ne crois pas que ça me soit déjà vraiment arrivé au sein d’un groupe religieux. Dans des conversations entre amis, oui, mais pas pendant des réunions ecclésiastiques. Le niveau d’orthodoxie et d’orthopraxie2 attendu, et les jugements associés (qu’ils soient verbalisés ou simplement internalisés) empêchent bien souvent de faire autre chose que se montrer sous son jour le plus fidèle. Des fois, il y a des commentaires qui vont dans ce sens, un début de discussion plus sincère et profonde qui émerge, mais ça retombe en général assez vite.
Et pourtant, on a besoin de ces espaces où être soi-même en train de galérer avec certains principes, et être accepté ainsi, sans s’entendre dire l’équivalent de « ah mais alors tu dois avoir un problème ». Par exemple, j’ai vu une discussion Reddit sur des membres d'une religion dont l’anxiété liée au perfectionnisme et à la scrupulosité enflait singulièrement à l'approche d'une conférence mondiale où leurs dirigeants allaient s’adressent à eux, et qui se donnaient des conseils sur comment écouter tout en prenant soin de leur santé mentale.
Bon, il y a peut-être quelques congrégations (j’ai l’impression qu’elles sont rares, mais j’espère me tromper ?) où ce genre d’espace peut être créé. Mais d’autres pourraient rétorquer que ce n’est pas pour ça qu’on se réunit à l’église, mais pour entendre des paroles qui vont dans le même sens.
Je ne suis pas de cet avis, mais admettons… Ça ne donne que plus de valeur à l’espace que mon amie essaie de créer. Un espace où c’est OK de dire ce qui nous heurte. Parce que si cet espace n’est pas créé entre personnes qui sont en prise avec des doutes, et avec éventuellement des personnes qui doutent moins, alors il sera construit de plus en plus loin de ladite religion. C’est paradoxal, mais plus on exige l’absence de critiques, plus ça polarise et favorise la critique et l’éloignement.
Alors après, c’est peut-être le but ? Que dès que quelqu’un n’est pas d’accord, on pousse la personne en question vers la sortie, on s’en débarrasse ? Si c’est le cas, réprimer toute expression de doute ou de mécontentement est très efficace. Mais le souci c’est qu’alors ça favorise le trauma religieux3 et la dégradation des relations. Dans le cas contraire, il faut tolérer au moins un peu la critique, comme faisant partie de l’expression normale du fait qu’on est tous différent et que c’est OK, on peut quand même être en lien. Pour moi, tant que ça reste respectueux (et c’est à la personne qui crée l’espace de mettre le cadre et de définir « respectueux »), c’est aidant et positif, dans le sens où ça apporte quelque chose. Peut-être pas de l’orthodoxie, mais plutôt des relations et du dialogue, bienveillants dans le meilleur des cas, et en tout cas moins polarisés.
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- Articles dans la série Guerre et Paix :
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orthodoxie : caractère de ce qui est orthodoxe, conforme à la doctrine, religieuse mais également scientifique, morale, politique, économique, littéraire, etc. ↩
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orthopraxie : pratique, façon d'agir avec justesse et rectitude suivant le droit et la justice. Dans le domaine religieux, l'orthopraxie désigne une conduite qui est en conformité avec les rites prescrits par la religion. ↩
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article Wikipedia sur le Trauma Religieux (en anglais) ↩