Comment déformer l’expérience d’une personne pour la faire coller à son système de croyance (1/2)
Retour sur le débat autours de David Archuleta
Série Homophobie et Conservatisme, POST 1
J’ai posté il y a quelques semaines un article1 concernant la nouvelle chanson de David Archuleta2, chanteur pop américain. Il s’agissait d’une interview dans laquelle il revenait sur son expérience en tant que gay ayant grandi dans le mormonisme, de sa séparation avec le mouvement, et les conséquences sur sa relation avec sa mère (objet de la chanson). Cet article a suscité beaucoup de réactions, des débats parfois houleux (mais, avec un peu d’aide, plutôt respectueux).
Écouter avant de juger
Déjà, je veux pointer qu’on parle de deux choses ici :
1- l’expérience vécue par David et sa mère, et
2- leurs choix et la manière dont ils semblent les justifier.
Certes, les deux sont liés. Mais pas mal de commentaires (antagonistes / critiques) portaient sur une interprétation et un jugement par rapport à la deuxième catégorie (les choix), mais sans vraiment prendre en compte la première (l’expérience vécue), ou alors seulement très partiellement, de manière filtrée.
Il me semble qu'avant de juger voire condamner, la première chose à faire serait d’en apprendre davantage sur l’expérience des personnes de leur point de vue. C’est d’autant plus important (mais contre-intuitif) si notre premier réflexe est justement de froncer les sourcils et d’avoir un avis défavorable. Dans ce cas, on n’a souvent pas envie d’écouter, on veut mettre de côté et rejeter l’expérience de la personne, qu’on a tendance à juger non pertinente à l’avance. Ce genre de réflexe est d’autant plus fort que les croyances sont rigides, et que le mode de croyance est dans la Simplicité3. C’est ainsi qu’on en arrive à avoir des attitudes condescendantes et jugeantes sans même s’en apercevoir.
C'est plus difficile de juger les gens et de les prendre de haut quand on prend le temps de les écouter raconter leur histoire, et surtout quand on voit par quoi ils sont passés. Ça n'oblige pas à penser comme eux, mais ça les humanise, on se rend compte que ce sont des être humains normaux qui sont dignes d'amour, même s'ils font des choix qu'on désapprouve de notre position.
En l'occurrence, la chanson de David Archuleta ne présente qu'une partie de l'histoire : sa réaction à la réaction de sa mère lorsqu’il lui a dit qu’il quittait leur religion familiale. C’est une scène parmi d’autres scènes. Pour avoir une vue plus globale, je vous encourage à lire son interview dans son ensemble1, ainsi que d’écouter sa mère raconter son histoire4, et si vous avez le coeur suffisamment accroché, d'écouter David partager son expérience9 (attention, c'est une vidéo difficile). Le faire m’a vraiment touché : j’ai trouvé qu'autant David que sa mère étaient de belles personnes, très sincères dans leurs croyances (même si elles ont changées récemment). Écouter la mère de David rend difficile le fait de douter qu'elle aime profondément ses enfants et sa famille, est capable d’avoir des bons rapports avec eux même lorsqu’ils font leurs propres choix, et surtout refuse de laisser un système de croyance dégrader ses relations.
Réactions et débats
Ceci étant posé, j’ai envie de regrouper ici mes pensées concernant un certain nombre d’idées qui ont été partagées. Dans cet article et le suivant, je compile les arguments principaux et des parties de discussions (essentiellement mes réponses, normal, c’est mon blog 😉). Cet article est centré sur les réactions par rapport au débat général suscité ainsi qu'à la mère de David. L'article suivant concernera les réactions plus directement en rapport avec David. Par la suite je compilerai peut-être les arguments repris dans le débat autour de l’homophobie dans l’église LDS (à voir).
Réaction par rapport aux débats générés et aux réactions des membres
« On en fait tout un foin… »
Oui, et c’est parce que :
1- Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé d'en arriver à considérer le suicide… Je peux vous dire que c'est grave et extrêmement difficile9. Donc le « foin », il est justifié.
2- On touche ici à un sujet que beaucoup de personnes avec un système de croyance conservateur (comme on en trouve dans la plupart des grandes religions, mais pas que) vont trouver abominable. Cela va à rebrousse-poil dans une société complexe avec plusieurs systèmes de croyances et valeurs qui s’affrontent. D’où les réactions fortes et nombreuses.
Beaucoup de jugement
« Ce qui m'a surpris c'est surtout le jugement des autres membres de son église. Comme il le dit lui-même, il a été carrément rejeté, à la base il ne voulait pas partir. »
Effectivement. Le jugement est inséparable du mode de croyance Simplicité. Tant que les gens sont conformes, au moins dans leurs paroles et leurs actions (quitte à souffrir énormément à l'intérieur), pas de problèmes... Quelque part je comprends vraiment bien ses vidéos et ces chansons, il y a un côté libérateur, il le dit lui-même.
« Il n’y a pas besoin d’être membre d’une religion pour être une personne qui juge... »
Comme je le disais, le jugement est la caractéristique du mode de pensée noir et blanc des gens qui sont persuadés d'avoir raison (en tout cas plus raison que les autres). Et on en trouve un bon paquet dans les religions, c'est un peu la signature de base. Mais ça existe partout, voir l’épisode sur les modes de croyances3.
La haine engendre la haine
« Moi aussi je suis en colère. Certaines personnes se croient les seules à souffrir, se positionnent comme victimes, mais deviennent également agresseurs. Parfois j’ai l’impression que certains croient que seuls les LGBT souffrent et que les autres vont bien, donc on s’en contre-fiche. Pourtant, de la souffrance, il y en a, même si elle n’est pas visible ni criée sur les toits. »
Bien sûr, je suis tout à fait d'accord avec ce commentaire. La haine engendre la haine. D'où l'importance de mettre des limites, de dire stop. Comment faire quand des gens réagissent avec de la colère ou de la moquerie ? C'est dur de bien y réagir. Si c'est moi qui suis visé, j'ai beaucoup de mal aussi. Je crois que quand je vois d'autres personnes être en colère ou moqueuse envers d'autres personnes ou d'autres groupes, c'est plus facile pour moi de voir la part de souffrance qu'il y a derrière. Et quand l'espace est fourni et cette souffrance est interrogée, on comprend mieux d'une part, et elle s'apaise d'autre part. C'est l'autre versant : l'amour engendre l'amour, ou plutôt l'écoute bienveillante fournit les conditions pour la guérison et l'apaisement.
Donc oui, il faut mettre des limites, on ne fournit pas un bon espace pour les autres quand on ne sait pas mettre de limites. Et quand c'est possible, il est bon d’être curieux plutôt que sur la défensive : cela aide beaucoup à voir la perspective de l'autre et à améliorer les relations !
Réactions par rapport à la mère de David Archuleta
Son témoignage n’était pas solide
« Le fait que sa mère ait quitté aussitôt l'église juste pour le soutenir et prendre s’affranchir de ses responsabilités dans celle-ci montre qu’elle était membre de l'église juste pour le côté social et le devoir, pas par conviction profonde. »
Aller, on commence fort. Ce commentaire illustre de manière parfaite les jugements hâtifs auxquels on saute quand on fait passer une idéologie avant l’expérience des personnes. On explique rapidement dans le but de préserver sa manière de penser. On force les faits à rentrer dans ses cases mentales, manière de fonctionner typique du mode de croyance Simplicité.
En l'occurrence, l’explication repose sur l’ignorance de la situation (elle n’a pas quitté l’église aussitôt et absolument pas pour éviter des responsabilités) et le présupposé (erroné) qu’on peut mesurer la force d’une conviction au fait qu’elle ne change pas (et donc que changer d’avis signifie que l’avis précédent n’était pas suffisamment « fort »).
Choix, liberté et influence
« Ce n’est pas une bonne chose de « suivre » quelqu’un qui quitte une religion, même pas solidarité, car ça va à l’encontre du libre-arbitre. Ça devrait être un choix personnel. »
D'un côté je suis d'accord concernant la notion de liberté : chacun choisit pour soi. Et de toute manière, quelles que soient nos sources d’influence, c’est de toute manière le cas tout le temps.
Mais il ne faut pas oublier qu'on s'influence constamment les uns les autres, on doit choisir dans un contexte où on est constamment influencé. Il y a de la valeur à être influencé par sa religion, des principes moraux, etc. Il y a aussi de la valeur à être influencé par ses proches.
Aller en enfer ?...
« Prétendre qu’ils vont aller en enfer, c’est non seulement ignorer le dogme5, mais aussi manquer de confiance envers Dieu et sa miséricorde. »
Sans doute, mais ça illustre très bien l'importance parfois trop grande accordée à ce qui se passe après cette vie. Qui va aller au royaume céleste ou terrestre ou téleste5 ? Ça fait quand même partie du dogme : pas de famille éternelle en dehors du plus haut degré du royaume céleste. Donc d'un certain côté c'est dur de l'évacuer, et d'un autre côté parfois c'est une préoccupation qui crispe ou encourage le jugement (ou le genre de commentaire de la mère de David Archuleta...).
Certes je trouve que cette formulation ne reflète pas la théorie du dogme, mais ça illustre cependant quelque chose de fondamental dans les religions : la préoccupation (parfois extrême) pour ce qui va se passer pour nous après cette vie, ainsi que le côté pénal, axé sur la rétribution6.
Limiter les dégâts ?...
« Comme le dit l’écriture7, « Il vaut mieux qu’un seul homme périsse. »
Comme je le dis dans la note ci-dessous7, il y aurait beaucoup trop à dire pour répondre correctement à cet argument. Ce que je peux dire ici, c’est qu’il faut quand même faire attention quand on emploie une analogie où un gars en décapite un autre, surtout quand on parle d'un sujet à propos duquel certaines attitudes et doctrines provoquent une telle souffrances chez des personnes qu'elles mettent fin à leurs jours8...
Déchargement de responsabilité ?...
« Ce n’est pas bien de faire porter à son enfant le fait « qu’on va tous aller en enfer. » »
Je ne crois pas que la mère de David a dit ça pour lui faire porter le poids d'aller tous en enfer, et d'ailleurs il ne l'a carrément pas pris comme ça1. L’intention est plus : « Toutes ces personnes bien pensantes qui font du mal à mon fils en le rejetant et en le menaçant d'aller en enfer, moi je veux m'en dissocier ; qu'elles croient qu'on ira tous au royaume téleste si elles veulent, le plus important pour moi est de soutenir mon fils ». Dans son propre entretien4, elle explique que le fait que David fasse son coming out lui a ouvert les yeux sur beaucoup de problèmes dans l'église dont elle n'avait pas vraiment conscience avant (voir par exemple la vidéo de David dans laquelle il exprime toute la souffrance qu'il a ressenti9). Je ne dis pas que quitter l’église était la seule solution ou même la meilleure. Par contre j'ai l'impression que ça les a renforcé en tant que famille et que ça fait effectivement du bien à la fois à la mère et à son fils.
Conclusion sur la mère de David :
Je vais conclure en citant deux amis :
1- On peut tout à fait rester une famille dans cette vie tout en ayant certains membres qui décident de quitter l'église et d'autres d'y rester. La définition d'une famille ce n'est pas qu'au moindre changement d'idée ou de point de vue d'une personne toute la famille suit. Aimer quelqu'un ne veut pas dire changer qui nous sommes pour ressembler à l'autre et/ou adopter les choix de l'autre. Aimer c'est être un agent libre et honorer chez l'autre ce même droit fondamental.
2- Si une mère humaine peut aimer son fils à ce point, alors imaginez jusqu'où Dieu peut être prêt à aller pour nous ramener TOUS à Lui, à quel point Il VEUT désespérément que nous vivions tous l'éternité avec Lui - ou Lui avec nous. Ceux qui placent des barrières - et d'autant plus des barrières éternelles ! - entre Dieu et Ses enfants, ne comprennent ni la profondeur et l'étendue de l'amour de Dieu, ni le vrai pouvoir du Sacrifice Expiatoire.
Articles en lien
- Articles dans la série Homophobie et Conservatisme :
-
article du Music Times sur David Archuleta (en anglais) ↩↩↩
-
clip de Hell Together, nouvelle chanson de David Archuleta ↩
-
Article lié : Soit j’ai raison, soit tu as tord - Episode de podcast où sont mentionnés les modes de croyance et le lien avec la religion et le mormonisme : - Sur Spotify - Sur Apple Podcasts ↩↩
-
La mère de David Archuleta raconte son histoire (en anglais) (lien youtube) ↩↩
-
Les mormons ne croient pas à l’enfer de la même manière que les autres chrétiens. L’enfer est temporaire et par la suite chacun est assigné à un système de royaumes (au nombre de 3 : téleste, terrestre et céleste) dont la gloire est de plus en plus importante selon la fidélité de la personne - NB cela n’enlève en rien l’importance accordée à l’après-vie, car seuls ceux qui vont dans la gloire la plus élevée pourront rester avec leurs proches, pour peu qu’eux aussi soient à ce niveau. ↩↩
-
Voir ma série d'article "Sauvé vs. Guéri" où je parle de la vision pénale du christianisme et de comment changer de paradigme. Premier article : Le paradigme pénal ↩
-
Verset du Livre de Mormon (1 Néphi 4:13) relatant l’épisode où Dieu demande à un homme pieu de tuer un dirigeant inanimé, de manière à pouvoir lui dérober des annales dont l’homme pieu en question, dont sortira une civilisation, aura besoin pour enseigner son peuple. La justification ici est qu’il vaut mieux tuer un seul homme plutôt qu’une nation entière se retrouve dans l’ignorance de Dieu (l'argument est discutable mais cela dépasse le cadre de cette note, j’en reste donc là mais ça me donne envie d’écrire un article). ↩↩
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Voir cet article wikipedia par exemple. L'article cite des sources, dont certaines contradictoires, comme dans tout sujet ; le mieux c’est encore de lire des témoignages, par exemple ce qu’en dit David Archuleta lui-même (cet article par exemple, ou la référence suivante) : « Je me suis mis à penser que je ferais probablement mieux de cesser de vivre. Dieu me pardonnerait probablement si je mettais fin à mes jours, parce que c'est mieux que ce que je pourrais devenir : si j'étais gay, j'allais avoir de gros problèmes spirituellement. » ↩
-
Vidéo de David Archuleta où il partage son expérience et décrit à quel point la douleur d'essayer de réconcilier son orientation sexuelle avec ses croyances à pu le faire souffrir (attention, il parle de suicide). En anglais. ↩↩↩