Comment déformer l’expérience d’une personne pour la faire coller à son système de croyance (2/2)
Suite du débat autours de David Archuleta
Série Homophobie et Conservatisme, POST 2
Voici à présent les réactions en rapport plus direct avec David Archuleta, son expérience et ses choix. Pour le contexte et l’importance de prendre en compte l’expérience des autres avant de plaquer son système de croyance, voir post précédent.
Réaction par rapport à David Archuleta
Le sarcasme, c’est dur à vivre...
« Plutôt que son coming out ou le fait de quitter l’église, ce qui m’a choqué c’est plutôt la vidéo1 où il marque sa rupture avec l’église en se moquant de certains commandements… J’ai trouvé ça nul de faire ça. »
Après avoir regardé cette vidéo, je comprends ce ressenti. Il n'y va pas avec le dos de la cuillère, et la vidéo, si elle a un côté libérateur, a aussi un côté sarcastique. Je comprends que ça puisse être décevant pour beaucoup. En même temps, comme il le dit, il profite de l'adolescence qu'il n'a jamais eue. De plus il est artiste donc il y a un côté pub / buzz qui doit jouer aussi. Bref, je n'aurais pas formulé les choses de cette manière, surtout qu'il doit savoir qu'une bonne partie de son audimat est membre de l'église... Et après peut-être que c'est justement un peu de la provocation, que l'effet est voulu. Comme s’il voulait dire « voyez ? j'ai carrément changé, je ne suis plus le gentil membre d'avant, je souhaite clairement dissocier mon image à présent ». Les gens changent, et quand quelqu'un quitte un groupe, ça peut être décevant pour ceux qui demeurent dans ce groupe. La question qu’on peut se poser est : est-ce possible de continuer à penser du bien de et être en lien avec quelqu'un qui change de croyance ? (voir épisode 10 du podcast Brebis Perdue2)
« Certains quittent l’église tout en restant respectueux, mais d’autres sont très sarcastiques, et ça me déçoit profondément. »
S’il-vous-plaît, prenez le temps d’écouter l’épisode 10 de Brebis Perdue2 sur les relations membres - ex-membres (entre autres, ce dont on parle s'applique de manière beaucoup plus générale), cela va vous aider à comprendre un peu plus ceux qui sont « sarcastiques ». Je suis d'accord que ça peut être décevant pour certains, mais on peut raisonnablement partir du principe que quand quelqu'un est sarcastique voire en colère, c'est qu'il a subi de grandes souffrances. Le sarcasme est une réaction naturelle voir saine, même si elle est dure à supporter et ne favorise pas le dialogue.
Partir en silence
« Il a pris une décision pour son présent et son futur, OK, donc inutile de revenir sur son passé et d’en faire tout un flan. Pourquoi éprouve-t-il le besoin de faire toute cette publicité négative ? Pourquoi ne s’en va-t-il pas discrètement ? »
C’est une question fréquente, et qui d’ailleurs sonne souvent plus comme une affirmation (on ne devrait pas faire ça) plutôt que comme une vraie question. Là je vais laisser David Archuleta répondre, je trouve qu’il fait ça très bien (traduction maison de son interview3) :
Beaucoup de gens dans l’église dans laquelle j’ai grandi me disent : « Comment oses-tu parler de ça d’une manière aussi irrespectueuse ! » Ce à quoi je réponds : « Pourquoi avez-vous l'impression que c'est irrespectueux ? C'est de ma vie dont je parle [...]. » Je pense qu'ils ont l'impression que je déforme ce qu’on croit dans l'Église. Mais ce n'est pas mon rôle de représenter l'Église. J'ai déjà dit que je m'en étais éloigné. Alors ils disent : « Eh bien alors arrête d'en parler ! » Mais comment ne pas parler de quelque chose qui faisait partie de ma vie ?
Je travaillais sur mon livre ce matin et je parlais à l'éditrice avec laquelle je travaille, et elle m'a dit : « C'est comme si quelqu'un disait que tu ne peux pas parler de ton ex après un divorce. Tu es marié avec eux depuis 30 ans et maintenant tu ne peux plus en parler ? Cela n'a pas vraiment de sens. C'était une grande partie de ta vie, mais cela affecte aussi qui tu deviens maintenant. » [...]
Quelqu'un m'a dit : « Pourquoi ne peux-tu pas simplement partir sans faire de bruit ? » En gros, cela signifie : « Tais-toi et n'en parle plus. » Mais on m'a dit toute ma vie d'en parler. Je ne peux pas simplement devenir soudainement silencieux. On m'a dit que je devais toujours parler de ce que je vis et de ce que je crois. Et ce n’est pas parce que ce que je crois a changé que je m’arrête. On ne m'a jamais dit de garder le silence sur ce que je crois, et c'est ce que les mormons m'ont appris. Donc, le message réel est plutôt: « Tais-toi si la majorité d'entre nous n'aime pas ce que tu dis. »
Mais c'est comme l'expérience LGBT : elle a beau être minoritaire, elle affecte quand même un certain pourcentage de la population. Je pense qu'il y a beaucoup de gens qui aimeraient sentir que ce n’est pas un sujet tabou, et pourtant ce n'est pas toujours prudent d'en parler. Il y a beaucoup de gens, qu'ils soient gays, bisexuels ou pansexuels, qui n'ont pas d'espace pour en parler, parce que tout le monde dit : « Tais-toi ! Nous voulons garder notre vision hétéronormative des choses. » Je ne peux pas me taire, parce que vous n'écouterez personne d'autre qui se trouve dans votre propre église et qui traverse cette situation, et ils ne se sentent pas en sécurité pour en parler, pour être vulnérables, pour partager leur expérience. Parce que vous n'en faites pas un espace sûr pour eux, vous vous contentez de les ignorer.. Même s'ils ont le courage d'en parler, on les fait taire.
C'est pourquoi je dis que si [ma chanson] crée un peu de remue-ménage, qu'il en soit ainsi, car je pense que cela doit se produire. Et si je peux donner de la visibilité [à ce sujet], et si je me fais attaquer pour cela, c’est OK. Je m'y suis préparé et ce n'est pas grave, si cela sauve la vie de quelqu'un parce qu'il a le sentiment de pouvoir exister et d'être vu. Je pense que nous voulons tous simplement être vus et compris, et que les autres nous comprennent. Donc, je pense que cette chanson aide à créer cet espace, et j'en suis content.
Quand on projette sa déception
« Il est une véritable déception. »
Hum, j’ai l’impression que l’idée serait mieux formulée ainsi : « il est un être humain qui fait des choix, et je me sens déçu par ces choix ». L’externalisation (faire porter aux autres le poids de ce qui se passe à l’intérieur de nous), on fait ça tout le temps, mais ça se guérit 😉 Il suffit d’observer ses ressentis (pour les reconnaître comme siens) et de les questionner. Par exemple : « Par quoi est-ce que je me sens le plus déçu ? Qu’est-ce qui est important pour moi qui n’est plus là ? … »
Pourquoi choisir maintenant alors qu’on va peut-être changer d’avis plus tard ?
« Il manque de recul. Il fait ces choix maintenant mais qui dit qu’il ne changera pas encore dans quelques dizaines d’années ? Les commandements qu’on ne comprend pas maintenant, on peut les comprendre plus tard, avec plus d’expérience de vie. »
Certes. Mais ce n’est pas ce dont il s’agit.
Cet argument est valable pour tout le monde en général. Évidemment qu’on fait nos choix actuels avec notre niveau de connaissance. Maya Angelou a dit : « Faites de votre mieux jusqu'à ce que vous en sachiez davantage. Ensuite, quand vous en savez davantage, faites mieux4. » Donc évidemment que quand il en saura plus, il fera des choix différents. Ou pas. Qui sait ?
Par contre le fait de ne pas avoir assez d’expérience n’invalide pas les choix présents. Et quand il s’agit de prendre en compte un mal-être qui pousse des gens au suicide5, je dirais que peu importe le fait qu’on pourra éventuellement changer d’avis plus tard. Jusqu’à quel point faut-il souffrir pour finalement se dire « attends, il y a quelque chose qui cloche là » ? Prendre des décisions qui vont dans le sens de la vie, même si ça vexe certains, semble plus approprié.
On pourrait me répondre qu'il faut parfois faire des sacrifices pour faire prévaloir le bien. Certes. On peut justifier tout un tas d’actions horribles si on est suffisamment possédé par une idéologie (il y a des cas d’abus psychologiques et physiques sur des enfants par des fanatiques religieux en Utah en ce moment qui font dresser les cheveux sur la tête6).
Son témoignage n’était pas solide, rebelote
« Je pense que sa fondation n'était pas du roc... C'était plutôt du sable, basé sur les relations sociales et les apparences. Un peu de roc quand même parce qu'il semble avoir un beau témoignage du Christ, mais c'est tout. »
Je termine par ce commentaire (faisant écho au premier de l'article précédent) pour illustrer à quel point, maintenant qu’on a dit tout ça, ce genre de position est à la fois compréhensible et ridicule. Cela montre à quel point on peut interpréter (tordre) les choses, ignorer l’expérience des personnes et plaquer sa propre réalité sur la vie des gens. Lire ce genre de chose me rend profondément triste, mais également en colère. J’essaie de canaliser ma colère en public car je sais que ce n’est pas très productif quand ça éclate. Mais pour moi ce genre d’attitude est dédaigneuse : même si le dédain n’est pas ressenti consciemment par la personne, formuler les choses ainsi montre un refus de considérer la perspective de l’autre et un rejet de son expérience.
De plus, l’analogie du roc et du sable n’est pas bonne, du moins pas comme on l'entend habituellement. Mais ça, j’y reviendrai.
Je crois cependant que c'est plus facile pour moi de rester zen face à ces propos que pour d’autres personnes (que j’ai dû recadrer car elles exprimaient leur colère très légitime mais d’une manière peu propice au dialogue). D'une part parce que je ne suis pas touché de la même manière, je le reconnais (j'ai quasi tous les privilèges en fait : homme blanc hétéro dans un pays développé...), mais aussi parce qu'il y a quelques années de celà j'aurais tout à fait pensé un truc du même acabit. Je ne pense pas que je l'aurais partagé ainsi, ceci dit. Je ne crois pas que la personne qui a écrit ce commentaire réalise la condescendance et le jugement dans ses propos. Je ne reconnaissais pas la condescendance et le jugement dans les miens il y a juste quelques années.
Face à une telle position, il n’y a malheureusement pas grand chose à faire à part mettre des limites, essayer d’ouvrir un peu le dialogue si possible, et espérer...
Conclusion sur David A. :
Je vais conclure en citant de nouveau un ami, car je trouve que l’esprit de sa croyance, pour religieuse qu’elle soit, fait preuve d’une ouverture et d’une bienveillance dont beaucoup feraient bien de s’inspirer :
Le Sacrifice du Christ a payé le prix pour TOUS nos péchés, y compris n'importe quel péché que les gens pensent que David Archuleta est en train de commettre ici. Maintenant ça se passe entièrement entre David et Dieu, ça dépend entièrement de si David veut vivre éternellement avec Dieu ou pas. S'il le veut, alors Dieu va le guider avec amour pour rentrer à la maison, et le Christ a payé le prix pour toutes les erreurs qu'il pourrait faire en chemin. Personne n'a rien à craindre, et encore moins de raisons de haïr ou d'être triste.
Articles en lien
- Articles dans la série Homophobie et Conservatisme :
-
la vidéo en question (sur facebook) ↩
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Article lié : Soit j’ai raison, soit tu as tord - Episode de podcast où sont mentionnés les modes de croyance et le lien avec la religion et le mormonisme : - Sur Spotify - Sur Apple Podcasts ↩↩
-
article du Music Times sur David Archuleta (en anglais) ↩
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Vraiment dur de bien traduire cette citation, voici la version originale : « Do the best you can until you know better. Then when you know better, do better. » ↩
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Le mieux, c'est d'aller visionner la vidéo de David Archuleta où il partage à quelle point la douleur d'essayer de réconcilier son orientation sexuelle avec ses croyances était telle qu'il a considéré mettre fin à ses jours. Voir également cet article wikipedia par exemple. Autre exemple de ce qu’en dit David Archuleta : « Je me suis mis à penser que je ferais probablement mieux de cesser de vivre. Dieu me pardonnerait probablement si je mettais fin à mes jours, parce que c'est mieux que ce que je pourrais devenir : si j'étais gay, j'allais avoir de gros problèmes spirituellement. » ↩
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notamment Jodi Hildebrandt, une thérapeute membre de l’église LDS, à qui des dirigeants adressaient régulièrement des membres... ↩