Pression et essoufflement : quand la religion en demande beaucoup
On en remet une couche
Pour faire écho à cet article publié il y a quelques années1, il y a quelque temps j’ai partagé sur les réseaux sociaux le post d’un ami. Il y partageait ses expériences et ressentis d’enfant et d’adolescent au sein de son église, et la pression qu’il avait ressenti pour être parfait, faire toujours mieux, et se repentir constamment. Les réactions à ce post ont été pour le moins intéressantes...
Les gens pour qui ça fonctionne bien
Beaucoup de membres fidèles de cette religion ont commenté en disant, en résumé :
« Je ne comprends vraiment pas ce ressenti. Pour moi cette religion est merveilleuse et m’a toujours apporté beaucoup. »
Je les ai remerciés de leur partage. Je suis sincèrement content que les religions fonctionnent pour beaucoup. Souvent c'est une histoire de personnalité, de là où on en est dans son chemin de vie, et des personnes avec lesquelles on interagit au sein du groupe religieux.
Je leur ai dit que c’était normal d’être un peu interloqué. C'est difficile quand on a un certain type d'expérience de comprendre comment d'autres peuvent avoir des expériences si différentes… D'où la valeur du partage de mon ami ! Dans un groupe (et surtout un groupe religieux qui affirme détenir des vérités), quand ça marche bien pour soi, on a tendance à vivre dans une bulle et à ne pas voir tout un tas de choses. Je le sais, j'ai vécu la majorité de ma vie de jeune et d'adulte ainsi !
Cela me fait penser à un récit scripturaire où un prophète voit une rivière dans une vision2, et on apprend après-coup que les eaux de la rivière étaient sales et polluées, ce que le prophète en question n’avait pas remarqué, car il était focalisé sur autre chose3. Parfois, on est un peu pareil, on ne voit pas ce qui est juste sous notre nez. Et pourtant il est important d’en parler.
Différentes compréhension des préceptes
D’autres sont descendus (ou montés ?) au niveau de leurs croyances. Ils ont partagé ce qu’ils pensent que leur religion demande aux être humains. Et comme il s’agit là de manière de voir, forcément les points de vue (basés sur des interprétations et des expériences de vie) sont différents. Mais voici quelques éléments intéressants qui pointent des tendances problématiques :
Liste de choses à faire
« Les commandements mentionnés par cette personne ne sont pas censés être une to-do-list4. Quand il y a trop de pression, ça vient de la culture, pas de la doctrine. »
Réponse de mon ami :
Si, c'était absolument une to-do list. Déjà, par définition, une liste de commandements, c'est forcément une to-do-list. Ensuite, tous les éléments que j'ai mentionnés étaient des choses qu'il fallait absolument faire, chaque jour, semaine, mois ou année. C'était dans les enseignements du dimanche, dans les discours des dirigeants locaux et généraux, partout.
Et j'aurais tendance à être d'accord avec lui. Et pour compléter concernant la différence entre culture et doctrine : tout dépend de ce à quoi on réduit la doctrine. Au niveau du strict minimum, je suis assez d’accord. S’il s’agit d’avoir foi, se repentir (et encore, déjà là il y a pierre d'achoppement selon la manière dont on comprend ce principe), prendre des engagements spirituels et faire le bien autour de soi, pas de soucis.
Mais très vite beaucoup d'autres obligations sont embarquées, et on ne considère pas qu'elles sont accessoires. Certains vont bien le vivre (ça procure une structure et un sentiment de sens), tandis que d’autres en souffrent (souvent inconsciemment, car au niveau conscient tout va bien). Donc oui, la culture en elle-même peut être un problème, mais dans une grande mesure, la culture est inséparable de la doctrine (dans sa version étendue).
Encore une fois ça dépend des personnes et de la capacité à prendre du recul, ne pas vivre la doctrine et les principes comme une idéologie mais plutôt comme un guide de vie pour aimer son prochain.
Relax Max
« Il suffit de prendre ce que dont on a besoin sur le moment. À chaque jour suffit sa peine. »
Réponse de mon ami :
« A chaque jour suffit sa peine » d'un côté. « Soyez donc parfaits comme votre Père Céleste est parfait » de l'autre. Devinez quelle écriture l'emporte dans l'esprit d'un jeune élevé dans l'Église et qui veut faire de son mieux absolu pour suivre les commandements de Dieu ?...
Dans la même veine, je me souviens avoir entendu l'écriture « ne pas courir plus vite qu'on a de forces5 », mais c'était toujours dans un contexte plus grand de « faites toujours de votre mieux » et autres injonctions nourrissant le perfectionnisme. Le contenant, ou principe supérieur, c'est « faites-en davantages, vous allez voir ça rend heureux et épanoui » (ou, comme le disait le fondateur du mormonisme, « une religion qui n'exige pas le sacrifice de toutes choses n'aura jamais la puissance nécessaire pour produire la foi qui est indispensable pour la vie et le salut6 »). Et à l’intérieur de ce contenant, il y a effectivement les injonctions à ne pas trop en faire, à être sage, etc. Mais moi je ne les voyais pas, ou du moins je les voyais comme la loi inférieure, des paroles sages, certes, mais qui au final étaient englobées et supplantées par tous les autres commandements.
Savoir poser des limites
« C'est à chacun d'évaluer ses limites et son équilibre. Il faut aussi savoir dire non. »
Quand on est jeune, on nous enseigne absolument le contraire (dans mon expérience). Ce qui est une bonne chose de manière générale, quand on est jeune on a besoin d'un système de croyance sur lequel s'appuyer. Mais le souci dans l'église LDS, c'est qu'on favorise trop peu (je trouve) le fait de penser de manière critique, de trouver la vérité en soi : il faut que la vérité en soi s'aligne avec le discours officiel, ce qui encourage le fait de ne pas s'écouter. Dire non et poser ses limites est, dans mon expérience, découragé, parce qu’il faut faire preuve de foi et faire plus confiance à des choses extérieures qu’à des choses intérieures. Enfin, je dis « dans l'église », je généralise un peu trop, ça dépend des dirigeants locaux ainsi que des environnements familiaux. Mais je vois quand même trop de témoignages comme celui de mon ami pour me dire que « tout va bien en Sion7. »
« Quand je sens que les responsabilités dans mon église sont trop pour moi, j'arrête mes efforts et je laisse tout aller sans m'inquiéter, car je sais que Dieu fera sa part. Peut-être que les choses ne sont pas parfaites, mais en fin de compte, ce n'est pas notre travail, c'est le travail de Dieu. Alors pourquoi s'inquiéter? Il suffit de faire notre part dans la mesure où nous le pouvons. Si nous ne pouvons pas faire plus, laissons Dieu faire le reste. Cela a toujours bien fonctionné pour moi. »
J'aime bien l'idée d'arrêter quand on se rend compte que quelque chose ne va pas. Un dirigeant religieux a parlé de ralentir et de se focaliser sur l'essentiel quand la vie devient trop pesante, en utilisant l'analogie des pilotes qui ralentissent quand ils entrent dans une tempête8. Ça me parle. Mais comme je le dis plus haut, c'est contre-intuitif pour beaucoup de monde dans les religions qui demandent beaucoup d’investissement de leurs membres (il n'y a qu'à voir le focus mis sur les alliances et l'obéissance dernièrement dans l’église LDS par exemple).
« Dieu ne veut pas que nous soyons malheureux. »
Tout dépend de ce qu’on entend par « malheureux ». Si on veut dire « vivre des choses horribles, être en dépression, être torturé intérieurement pour tout plein de raisons, etc. », alors je dirais que :
1- la théologie mormone n'est pas tout à fait d'accord, mais soutient plutôt l’idée d’une mise à l'épreuve, de souffrances dans la vie terrestre, etc. C'est même plutôt le but. « Les hommes sont pour avoir la joie9 », certes, mais pas pour être tranquille (ou alors ça dépend du niveau de privilège).
2- Ça me paraît dur de réconcilier cette vision des choses avec une observation ne serait-ce que superficielle et rapide de la quantité de choses qui se passent dans le monde entre les gens et les communautés, et de la quantité de souffrances générées. Ça me rappelle une citation de Jenkin Lloyd Jones :
Quiconque imagine que le bonheur est normal perdra beaucoup de temps à courir partout en criant qu'on l'a volé. [...] La vie est comme un voyage en train à l'ancienne... des retards, des déviations, de la fumée, de la poussière, des cendres et des secousses, entrecoupés seulement occasionnellement de vues magnifiques et de pointes de vitesse palpitantes. L’astuce consiste à remercier Dieu de vous avoir permis de faire le voyage.
Mais cette analogie, pour sage qu’elle soit, présente ses limites. Par exemple, nous ne vivons pas tous le voyage de la même manière. La culture commence tout juste à s’habituer à l’idée que, malgré la sacralité du mariage pour certains, si quelqu’un est dans une relation toxique où il ou elle subit des sévices psychologiques, c’est acceptable et même bon pour cette personne de mettre un terme à la relation et d’aller s’épanouir ailleurs. Pourquoi est-ce un concept si difficile à appréhender lorsqu’il s’agit de groupes religieux ??
Conclusion
Je vais terminer en citant mon ami :
« J’ai arrêté de mettre un groupe religieux entre Dieu et moi. »
Cette idée est puissante. Et elle est potentiellement très dure à comprendre pour ceux pour qui ledit groupe religieux est un (le ?) moyen pour atteindre le divin. Le fait est que les mêmes préceptes qui les aident peuvent être nocifs pour d'autres. C'est le problème de l'absolutisme et la croyance en une solution universelle.
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La culture de l'église peut-elle être dangereuse pour la santé mentale ? ↩
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1 Néphi 8:13-19 (Livre de Mormon) ↩
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1 Néphi 15:27 (Livre de Mormon) ↩
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to-do-list (anglicisme) = liste de choses à faire ↩
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Doctrine et Alliances 10:4 ↩
-
Lectures on Faith, 1985, p.69 ↩
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2 Néphi 28:21 (Livre de Mormon) ↩
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Concernant les choses qui ont le plus d’importance, Dieter F. Uchtdorf, oct 2010 ↩
-
2 Néphi 2:25 (Livre de Mormon, encore... Je le cite beaucoup aujourd'hui !) ↩