A quoi servent les débats si chacun reste campé sur ses positions ?
Série Guerre et Paix, POST 4
Il y a quelques temps, un ami m’a posé une question. Voyant les débats que génèrent mes partages sur les réseaux sociaux, il m’a demandé très sincèrement quelle valeur avaient lesdits débats, étant donné que chacun en ressortait de toute manière avec les mêmes opinions qu’au début. Il ne voyait pas vraiment l’intérêt. Je lui ai promis de réfléchir à la question. Voici mes réponses.
Renforcer son égo : satisfaisant car sécurisant
Ne nous voilons pas la face, une forte motivation pour participer à des débats est justement de se sentir renforcé dans sa conception du monde. En voyant des gens qui pensent comme nous, on se sent validé et on pense quelque chose comme « voilà, je le savais ! ». En voyant des gens qui par contre poussent contre nos idées, on se sent indigné, on pense quelque chose comme « lui, il n’a vraiment rien compris ! », et le résultat est le même : on renforce notre système de croyance.
Nous avons tendance à nous identifier à nos croyances. Au fond, une partie de chacun de nous est persuadée que nous sommes ce que nous pensons. C’est pour celà qu’il est si difficile de s’admettre qu’on a peut-être tort, et encore plus difficile de l’admettre à quelqu’un d’autre. On attribue à Steven Covey la citation suivante
Il faut beaucoup de force de caractère pour s’excuser rapidement par cœur plutôt que par pitié. Une personne doit se posséder et avoir un profond sentiment de sécurité dans les principes et valeurs fondamentaux afin de véritablement s'excuser.
Lorsqu’on n’a pas encore acquis suffisamment de solidité intérieure, voir des alliés ou des adversaires nous sécurise. Nous ressentons au plus profond de nous-même « voilà ce que je suis » ou « voilà ce que je ne suis pas. » Et ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, on passe tous par là dans un premier temps (voir le mode de croyance Simplicité1). Et même si des fois on en sort, on peut y revenir. Par exemple, pourquoi est-ce que j’écris tous ces articles ? Il y a plein de raisons, mais j’essaie d’être lucide sur le fait que c’est en partie pour verbaliser, concrétiser et définir ce que je pense, et donc en partie me définir moi-même (mais pas que !).
Défendre ses valeurs
Mais il n’y a pas que les opinions : n’importe quel système de croyance est entremêlé avec des valeurs. Une valeur est quelque chose qui est important pour nous, qui apporte du sens, et qu’on pense bon de manière générale. Quand on se penche sur pourquoi nous pensons ce que nous pensons, on trouve des convictions que ce que nous pensons va apporter plus de paix, d’amour, de coopération, de plaisir, de joie, et ainsi de suite, à nous-même, aux autres, au monde en général. Et il est parfois dur de séparer « Je voudrais voir advenir un monde où il y a plus de XXX » (valeur) et « Pour que le monde soit ainsi, voici comment il faut procéder » (croyance).
Et c’est souvent ça qui vient nous chercher dans les débats d’idées. On détecte une idée contradictoire aux nôtres et on fait l’amalgame avec les valeurs associées. Remettre en cause des idées, c’est une chose, mais remettre en cause des valeurs vient, à mon sens, toucher bien plus profondément. On veut alors défendre ce qui est important pour nous. Les débats d’idées masquent les débats de valeurs. Débats qui n’en sont pas car si les gens prenaient le temps de clarifier ce qui est important pour eux, ils verraient que souvent leurs valeurs sont proches.
Penser pour agir ?
Mais c’est là que le bât blesse, car à partir d’une même valeur, il peut y avoir différentes idées pour l’implémenter. Les croyances poussent à l’action. Donc même si on arrive à détecter des valeurs communes, on peut être en désaccord sur les moyens employés. Si on détecte des croyances qu'on juge dangereuses, même si elles soutiennent au final la même chose, on veut mettre en garde.
Encore une fois, ceci est évidemment en lien avec les modes de croyance1 et le stade Simplicité, ou ce que Richard Rohr appelle « la première moitié de vie ». Durant cette première moitié, justement, on se construit une identité, un égo. En un sens, s’engager dans un débat de cette position revient à faire du prosélytisme. C’est l’esprit du missionnaire qui dit « On veut tous être heureux mais voici la meilleure manière de le faire. Repentez-vous. »
Favorise la flexibilité ?
L’Harmonie et la flexibilité des croyances ne vient que quand on est suffisamment solide en soi-même pour détacher notre sentiment d’identité des idées que nous avons, et on devient ainsi moins orthodoxes et plus relationnels. En un sens, s’engager dans des débats ainsi, c’est y aller pour apprendre et pour aider d’autres à apprendre. On peut certes avoir une opinion, mais on est ouvert au fait d’entendre d’autres expériences, d’autres points de vue, et d’examiner leur pertinence selon le contexte. Ce genre d’attitude interne a deux avantages :
1- On bénéficie différemment de l’espace de réflexion. L’enrichissement ne vient pas dans le fait de renforcer la structure de croyance mais dans le fait de l’étendre, la diversifier et la fluidifier.
2- On peut également contribuer à fluidifier le système de croyance des autres. Comme je l’ai mentionné dans les articles précédents de cette série2, entrer dans un espace d’idée avec une attitude ouverte et fluide aide les autres à exprimer leurs idées sans les rigidifier et même parfois en les ramollissant un peu. Cela augmente la perméabilité aux expériences et idées différentes, car leurs idées (leur identité) n’ont pas à être défendues.
Bon, c’est dur d’en arriver là. Et ça dépend des opinions, on peut être assez flexible sur la question de la croyance en Dieu et assez intransigeant sur la question des problématiques de genre (ou l’inverse, quoique c’est plus rare…). Et on peut se contenter d’une flexibilité d’opinion partielle en attendant qu’elle se développe davantage. S’engager dans des débats d'idées avec à la fois une solidité interne mais des idées tout de même bien arrêtées peut ressembler à l’envie de planter des petites graines en espérant que les autres nous rejoindront dans nos croyances et s’en trouveront alors mieux. Et pourquoi pas ?
Articles en lien
- Articles dans la série Guerre et Paix :
-
Article lié : Soit j’ai raison, soit tu as tord ↩↩