La grande évasion
Ou : Suffit-il de s’affranchir de ses croyances pour être libre ?
Réflexions sur la Liberté, POST 1
Il y a quelques temps, un ami a posté la citation suivante sur les réseaux sociaux :
« J'ai commencé à être libre quand j'ai découvert que la cage était faite de pensées. »
Après avoir apprécié la justesse de cette phrase, je me suis néanmoins dit « c’est plus compliqué que ça ! ». Vous commencez à avoir l’habitude, non ? 😉
Je vais commencer par reformuler ce que je pense que cette citation anonyme veut transmettre : découvrir que certaines croyances ou manières d’interpréter le monde nous limitent (et de quelles manières) est le premier pas pour s’en détacher et devenir plus libre. Cela pointe vers le fait qu’on est parfois tellement attaché et identifié à notre manière de voir le monde qu’on ne réalise plus que ce n’est qu’une manière de voir le monde, sans parler d’être capable de s’en distancer. Puis un beau jour on réalise qu’il s’agit de représentations, de croyances, et qu’on pourrait très bien en avoir d’autres. Et je dois dire que je suis assez d’accord avec ce principe. Cependant la manière dont la citation est formulée me donne l’occasion de préciser en quoi il faut faire attention de ne pas généraliser plusieurs points.
Les pensées
Pour moi, dire « LA cage est faite de pensées » laisse à penser qu’il n’y a qu’une cage, dont le matériau consiste en des pensées. C’est là que je ne suis pas d’accord. Pour moi c’est plus vaste. Peut-être est-ce lié à ce que je comprends par « pensées », à savoir des cognitions (mots ou images) dont nous avons plus ou moins conscience. A mon sens, nous sommes beaucoup plus influencés par nos croyances profondes sur :
1- qui nous sommes (identité),
2- comment est la vie (vision du monde),
3- comment nous devons y réagir (habitudes),
4- et pourquoi (valeurs = ce qui est important pour nous, ce pour quoi nous voulons nous engager).
Ces valeurs et croyances profondes sont non seulement cognitives, mais également mêlées avec des émotions, des affects, voire souvent des ancrages physiques dans le cadre des traumatismes (qui peuvent être de sacrées cages).
A moins donc d’étendre singulièrement la compréhension habituelle du mot « pensées », cette citation peut laisser croire que la seule chose qui nous limite est ce qui nous passe par la tête, ce qui à mon sens simplifie trop notre écosystème interne. Ceci ne diminue en rien l’importance des pensées conscientes, et l’impact que le fait de les changer peut avoir sur notre bien-être. Il s’agit juste de réaliser que c’est loin d’être la seule chose qui nous influence (et potentiellement nous limite).
La cage
Parlons de limites, justement. Cette citation utilise l’analogie de la cage pour illustrer ces limitations internes. Et cette analogie est en partie pertinente. Nous sommes d’une certaine manière enfermés dans notre manière de penser et de vivre le monde et ses stimuli. Certaines visions du monde sont plus restrictives que d’autres, et ne laissent pas beaucoup de liberté de mouvement (cognitions sur soi-même du style « je ne suis pas OK », systèmes de croyances rigides, etc), mais cela nous protège également de l’anxiété existentielle1, de la solitude existentielle2, etc. (comme toute bonne prison).
Là où je trouve l’analogie moins pertinente, c’est que nos croyances nous permettent également de faire des choses. Ce n’est pas comme si on restait au même endroit, on utilise notre vision du monde pour justement percevoir et interagir avec tout ce qui nous entoure. Une meilleure analogie serait donc un exosquelette3 intégral, qui filtrerait notre perception du monde et qu’on emporterait avec nous où qu’on aille. Ou comme une peau morte qui se rigidifie et qu’il faut abandonner ou transformer en muant.
De plus, par définition, soit on est prisonnier d’une cage, soit on en est libre. Pour moi, cette caractéristique se transpose mal à notre vision du monde. En effet, changer de système de croyance (faire évoluer sa vision du monde) n’est pas l’équivalent de « sortir de la cage » car on ne cesse jamais d’avoir une manière de voir le monde. Avec un peu de chance, quand on fait évoluer notre système de croyance, il devient un peu plus souple à chaque fois. Parfois par bond impressionnant (ce à quoi j’ai l’impression que cette citation fait référence), ce qui permet d’apprécier beaucoup plus ce que la vie a à offrir en terme d’expérience, de progression et de contribution (CF David Archuleta4). Mais il y a toujours des limitations, et pas une liberté sans bornes.
La liberté
Et justement, si on parle de liberté : elle est encadrée par des données existentielles. On ne fait ce qu’on veut que dans certaines limites. Il y a une tendance dans les mouvances New Age à croire qu’on peut devenir n’importe qui, que notre liberté est sans borne du moment qu’on y croit suffisamment, qu’on le visualise, etc. Il suffirait de changer de pensées pour subitement devenir libre. Certes on peut devenir plus libre, mais attention à la généralisation. On est toujours entouré d’autres humains qui restreignent nos libertés. On a des limitations physiques (un corps dont on doit s’occuper, la matérialité, les lois physiques et les objets, etc.). On reste nous-même avec notre passé (choix d’autres personnes et les nôtres, qui ne peuvent changer) et « ce qu’on a fait de nous »5.
On peut changer de système de croyance tout en continuant à se battre contre, subir ou ignorer ces données existentielles. Ou alors on peut les intégrer et créer en dépit de et même avec les limites. Mais on ne peut pas les effacer. Et les voir comme une cage n’est, à mon avis, pas la meilleure manière de voir la vie humaine (même si c’est très tentant parfois).
Conclusion
Donc si je devais reformuler de manière relativement concise ma vision existentielle de cette citation, plutôt que « J'ai commencé à être libre quand j'ai découvert que la cage était faite de pensées », je dirais :
« Quand j’ai découvert que ce que je tenais pour acquis n’était que des croyances, et que j’ai commencé à apprivoiser l’anxiété de ne pas savoir, j’ai pu relâcher certaines de ces croyances trop rigides, et j’ai gagné en liberté. »
Bon ça sonne moins bien. Mais c’est plus proche de la réalité il me semble.
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Anxiété existentielle (version très courte) : Je ne sais pas ce qui va se passer et pourtant je dois continuellement choisir, sans possibilité de revenir en arrière, et le réaliser est angoissant. ↩
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Solitude existentielle (versino très coutre) : Personne ne peut exactement comprendre ce que je suis en train de vivre. ↩
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Exosquelette : squelette externe, comme chez la plupart des insectes. ↩
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Voir l'article Comment déformer l’expérience d’une personne pour la faire coller à son système de croyance (2/2) ↩
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« L'important ce n'est pas ce qu'on a fait de nous, mais ce que nous-mêmes nous faisons de ce qu'on a fait de nous. » - Jean-Paul Sartre ↩