Aller au contenu

Pourquoi quitter une religion - selon ceux qui partent

Série Changement de croyances, POST 2

Nous avons vu les raisons parfois invoquées par des croyants pour expliquer les défections. Par contraste, ceux qui quittent un groupe religieux à fortes demandes invoquent fréquemment des raisons bien différentes. Voyons quelles sont ces raisons avant de nous pencher sur le pourquoi de ces différences de perception.

Notez que je parle ici davantage de personnes qui prennent une décision consciente de s’éloigner d’un système de croyance, et sans doute moins de celles qui s’en éloignent de manière plus passive (changement de circonstances, éloignement très progressif…).

quitter-groupe

Une partie de ce qui va suivre est inspiré d’un rapport sur les crises de croyance1 qui a été réalisé en 2013 parmi des membres de l'Église LDS2 (1), mais qui peut probablement être exporté en partie (2) à d’autres religions. Notez qu'une crise de croyance est définie par le rapport en question en ces termes : « expérience douloureuse dans la vie d’un croyant lorsqu’il commence à douter de ses croyances, provoquant tristesse et confusion chez la personne, ainsi qu’un sentiment de déconnexion du divin », ce qui n’est pas sans rappeler une explosion de dissonances cognitives, comme expliqué ci-après.

  1. Soit dit en passant, c’est ce rapport qui a apparemment motivé 1- une déclaration publique3 d'un apôtre de cette église admettant que ses dirigeants passés aient pu commettre des erreurs (1) et 2- la publication d'essais officiels s’efforçant d’expliquer ces points historiques problématiques.

    1. voir podcasts de la référence 2 (2), et le discours cité dans l'article d'introduction, notamment l'extrait suivant : « il y a eu des fois où les membres ou les dirigeants de l’Église ont tout bonnement fait des erreurs. Il a pu se dire ou se faire des choses qui n’étaient pas conformes à nos valeurs, à nos principes ou notre doctrine ». Pour ceux qui se diraient que ça tombe sous le sens, il faut savoir qu'une admission officielle aussi candide d'erreurs passées commises par des dirigeants est plutôt râre.
  2. Seulement en partie, car les problématiques historiques et doctrinales de l’église LDS sont assez spécifiques.

A mon sens, il y a deux catégories de raisons principalement évoquées pour quitter un mouvement idéologique :

1- On peut avoir évolué dans ses croyances et ne plus être aligné avec ledit système idéologique.

2- On peut également ressentir du mal-être au sein d’un mouvement, au point de devoir s’éloigner pour prendre soin de soi.

1- Changement de croyance, voire crise de croyance

1.1- Dissonance cognitive : Analogie de l’étagère

Quand on est convaincu de détenir la vérité, et que cette vérité a beaucoup de valeur, à la fois pour cette vie et pour l’après-vie, il arrive périodiquement qu’on découvre des éléments qui semblent contredire cette vérité. Des squelettes de dinosaures semblent contredire le fait que la Terre aurait 6000 ans d’existence, ce politicien haït émet une idée avec laquelle on est d’accord, ce dirigeant se comporte d’une manière qui nous semble mauvaise. On réalise que quelque chose ne colle pas bien.

Cela peut être extrêmement déstabilisant. Une conviction forte est en générale plutôt rigide, et est donc quelque part fragile car elle peut être cassée (contrairement à quelque chose de souple qui peut plier et évoluer). Une conviction forte est également partiellement identitaire, donc y toucher revient à toucher au fondement de l’identité de la personne. Bref, observer quelque chose de potentiellement contradictoire génère tout un tas de réactions émotionnelles désagréables, à commencer par une angoisse parfois subtile mais bien présente. C’est ce qu’on appelle une dissonance cognitive4, c’est-à-dire la tension qui apparaît dans une personne lorsque sa cohérence interne est menacée.

Lorsqu’on ne veut ou peut pas faire évoluer ses croyances pour accommoder la nouvelle information contradictoire, une manière classique de réduire la dissonance consiste à tenter de la réduire à néant. Il y a deux manières de faire ça : 1- en la déclarant fausse et en la critiquant (1) ou 2- en l’ignorant.

  1. La fable du renard et des raisins donne un exemple typique de résolution de dissonance cognitive, sur le plan des désirs plus que des croyances. Le renard n’arrivant pas à obtenir la grappe tant convoitée, décide que finalement il n’en veut pas (nie son désir) sous prétexte que le raisin est probablement trop vert (critique). Critiquer quelqu’un, quelque chose, un comportement, etc. peut parfois être une tentative de réduire une tension entre désirs et contraintes.

1- La critique peut prendre diverses formes. Dans sa forme simple, il y a le rejet en bloc (1), dans sa forme plus élaborée, il y a la recherche de contre-arguments (2). Dans les deux cas, on cherche à minimiser l’importance de l’information pour qu’elle soit moins menaçante.

  1. C’est ce qui se passe dans le stade de croyance Simplicité (voir article sur les modes de croyance5), qui est une manière de croire très simple et binaire : si vous n’êtes pas avec moi, vous êtes contre moi, et ce que vous dites est forcément faux, car cela contredit la Vérité.

  2. Dans le stade de croyance Complexité5, on est capable d’argumenter, et si on n’a pas tout de suite d’argument convaincant, on fait des recherches et on en trouve.

2- Ignorer la contradiction, c’est mettre la situation ou l’argument sur le côté. On le range sur une étagère. On décide de ne pas s’en occuper maintenant, de ne pas aller plus loin. Plus tard, on trouvera du sens. Cette attitude spontanée peut même parfois être encouragée par les représentants d’idéologies (« doutez de vos doutes avant de douter des vérités énoncées par l’idéologie, et si quelque chose n’a pas de sens, ne vous en faîtes pas et n’y pensez pas trop, cela finira par rentrer dans l’ordre »).

Notons que notre étagère mentale est très utile sur le court ou moyen terme. La vie étant fluide, nous sommes souvent confrontés à des choses qu’on ne peut pas expliquer immédiatement, qui ne collent pas vraiment avec notre manière de voir le monde. Il est essentiel de pouvoir accepter qu’on ne comprend pas certaines choses, et d’avancer malgré tout. Idéalement, notre manière de voir le monde évolue tranquillement, et on fait le ménage régulièrement sur notre étagère (des éléments autrefois perturbants ne le sont plus car ils s'intègrent dans notre nouvelle manière de voir).

Le problème, c’est quand notre système de croyance est bien complexe et bien rigide, et qu’il est secoué par de plus en plus de choses. Il faut alors pas mal de gymnastique mentale pour le conserver. En le complexifiant suffisamment et en ignorant suffisamment de choses, on peut le faire tenir un bout de temps. On se retrouve à devoir mettre des choses de plus en plus nombreuses et lourdes sur l’étagère. Jusqu’au moment où…

1.2- Quand l’étagère s’écroule

Arrive parfois un moment où, à force de tirer sur les coutures, le système de croyance commence à s’effilocher et tomber en pièces. Il peut s’agir d’une information particulièrement déstabilisante (qu’on peut difficilement critiquer) provenant d’une source dans laquelle on a confiance (qu’on ne peut donc pas rejeter en bloc). Il peut s’agir de comportements ou politiques qui heurtent trop certaines de nos valeurs et qu’on ne peut plus rationaliser. Bref quelque chose fendille notre bel édifice mental plus que d’habitude, et là, on n’arrive plus à faire demi-tour. L’étagère s’écroule. On se met, à une vitesse plus ou moins grande, à examiner toutes les raisons pour lesquelles, au final, et à notre grand désespoir, ce que nous pensions être vrai ne l’est peut-être pas tant que ça (1).

  1. C’est le passage dans le stage de croyance Perplexité (voir l'article sur les modes de croyance5), où on se rend compte que notre manière de voir le monde ne correspond finalement pas tant que ça à la réalité, et où on est profondément déstabilisé alors qu’on essaie de s’accrocher aux branches et discerner le vrai du faux.

priere-crise-foi

En ce qui concerne l’église LDS (milieu que je connais davantage par expérience), la rupture s’effectue en général dans deux domaines:

  • La politique de l’église ou la position des dirigeants ou des membres concernant des problématiques sociales (amoncellement de richesses et leur utilisation, poids du patriarcat et rôle des femmes, racisme et discriminations historiques ou actuelles, culture ou politiques liées aux LGBTQ+... les sujets ne manquent pas),
  • L’histoire de l’église, notamment le décalage entre ce qui est enseigné et mis en valeur, et les faits historiques. Depuis plusieurs décennies, le facteur historique joue un rôle important dans l’évolution des croyances des membres qui les découvrent, mais c’est encore plus vrai depuis l’avènement d’Internet (1). D’ailleurs, le rapport sur les crises de croyance mentionné plus haut donne une définition plus « mormone » d’une crise de croyance :
  1. Internet rend beaucoup de documents disponibles, et permet à beaucoup de se rendre compte que ce qui était auparavant qualifié de « mensonges anti-mormons » sont en fait simplement des faits historiques, la plupart à présent disponibles sur le site officiel de l’église dans les « essais sur l’évangile » mentionnés plus haut.

« état de détresse émotionnelle et spirituelle intense résultant de la découverte de faits historiques concernant une religion qui ne correspondent pas au récit traditionnel de cette religion. Cette détresse fait que les membres perdent confiance dans tout ou partie des affirmations de vérité fondamentales de la religion, et dans cette religion elle-même ».

Quand l’étagère s'effondre, deux choses changent fondamentalement pour les croyants :

1- ils perdent la foi dans les vérités enseignées par l’église,

2- ils perdent confiance dans les dirigeants de l’église.

Ces deux pertes les plongent souvent dans un processus de deuil houleux et douloureux. Au cours de ce deuil, il y a souvent (mais pas toujours !) un éloignement d’avec le groupe qui faisait auparavant tellement partie de l’identité des personnes. Cela se produit pour différentes raisons :

  • l’intégrité : les ex-croyants sentent qu’ils ne veulent ou peuvent plus soutenir ou appartenir à une organisation :
    • affirmant détenir des vérités auxquelles ils ne croient plus (niveau croyances),
    • prenant certaines positions qui vont contre leurs valeurs fondamentales (niveau sociologique),
  • l’indignation, et un sentiment de trahison : les ex-croyants réalisent qu’on leur a caché ou minimisé certains éléments problématiques, voire parfois qu’ils se les sont minimisés ou rationalisés à eux-mêmes.
  • un sentiment de malaise croissant : il devient de plus en plus difficile pour les ex-croyants d’entendre des discours « orthodoxes » alors qu’ils sont à présent plus libéraux et que leurs croyances et valeurs ont évolué.

1.3- Quand la transition de croyance est plus douce

Notons que l’étagère ne s’écroule pas toujours. Pour beaucoup de personnes, un effondrement serait trop coûteux. Leur personnalité fait qu’elles sont plus sensibles à l’angoisse, ou elles ont investi tellement dans leur système de croyance, choix de vie après choix de vie (1)… Un changement radical serait dévastateur. Alors elles font des ajustements mineurs lorsque nécessaire mais gardent la même structure de croyance, avec ses bénéfices et ses inconvénients.

  1. On appelle ce biais cognitif le « coût irrécupérable » : on hésite beaucoup à changer d’avis lorsqu’on a déjà investi des ressources : on tend à rester dans la salle de cinéma même si le film ne nous plaît pas, ou a finir un paquet de cigarette déjà acheté. Même si les ressources sont de toute manière définitivement perdues, et que le temps ou les ressources restantes pourraient être employées d’une meilleure manière, le sentiment de perte pousse souvent à poursuivre un chemin dans lequel on s’est engagé.

Ou alors il y a des changements, mais ils se font en douceur. Une croyance par ci par là, jusqu’à ce qu’en se retournant la personne réalise qu’elle ne croit plus aux mêmes choses, ou plus de la même manière, et fasse des ajustements dans sa vie pour refléter ses nouvelles croyances. Parfois les ajustements se font de manière aléatoire ou circonstancielle ; parfois il y a un attrait particulier pour un système de croyance alternatif, et un nouveau modèle remplace tranquillement le précédent (comme dans le cas des conversions). Dans les deux cas, la réalisation que les croyances ont changées peut être surprenante, mais les changements se font moins dans la douleur, et sont souvent plus accompagnés et choisis. C’est un peu mon cas (1).

  1. J’ai petit à petit changé ma manière de penser jusqu’à ce qu’un beau jour je réalise que ma croyance en Dieu s’était comme détachée de moi. Pour moi la douleur est venue d'une direction différente.

Ce changement graduel est redouté par les personnes responsables de l’orthodoxie d’un mouvement (dirigeants ou gardiens autoproclamés). Elles mettent souvent en garde les fidèles contre l’érosion de la conviction, encourageant l’entretien constant (la solidification toujours plus grande des croyances). Pourtant face aux vagues de la vie, qui proposent régulièrement des situations différentes, il semble naturel que les croyances soient façonnées et transformées(1).

  1. C’est la résistance à ce mouvement et la détermination à garder rigoureusement la même manière de pensée qui me semble artificielle.

Toujours est-il que cette évolution de croyance, même si elle est plus douce, mène également à un détachement (mental voire physique) du groupe dans lequel les ex-croyants avaient trouvé du sens. Ils ne s’y sentent plus en harmonie, n’y sont plus édifiés, voire ne sont plus d’accord avec les rites.

De plus, que le changement de croyance se fasse de manière brutale ou plus douce, les ex-croyants sont également beaucoup plus capables d’avoir du recul sur leur ancien groupe et ses pratiques. Ils observent des aspects problématiques qu’ils voyaient peu ou mal avant, ou qu’ils rationalisaient. Verbaliser ces critiques rend manifeste l’apostasie (1), ce qui n’améliore pas les relations avec les croyants, comme nous le verrons dans l'article suivant.

  1. Apostasie : abandon volontaire et public d’un mouvement à caractère religieux - mais j’applique ici le terme de manière plus vaste à n’importe quel système de croyance un peu organisé

2- Prendre soin de sa santé mentale

2.1- Des situations problématiques

Une autre grande raison invoquée par les croyants pour s’éloigner d’un groupe ou d’un système de croyance, outre le fait d’avoir eu un changement de croyance, est le fait de prendre soin de soi, de sa vie, voire de sa santé mentale. C’est une raison qui va peut-être sembler étrange aux croyants les plus zélés, persuadés qu’ils sont que le groupe, même avec ses défaut (qu’ils sont d’ailleurs prompts à admettre), reste le meilleur moyen d’atteindre le bien-être (que ce bien-être soit physique, spirituel ou social). Il est assez difficile pour certains croyants, à qui une idéologie et une communauté apportent tant, de saisir à quel point la même idéologie, voire la même communauté, peut être douloureuse voire dangereuse pour d’autres. La même culture ou les mêmes principes qui vont soutenir et guider certaines personnes peuvent, pour tout un tas de raisons (traumatismes passés, personnalités différentes, modes de croyances différents5, etc.), être vécus comme en partie désagréable voire malsains pour d’autres personnes.

poisson-herbe

Le sujet est trop vaste pour être traité en détail ici, mais voici quelques éléments qui peuvent contribuer au mal-être de certains croyants (voir aussi l’article sur la culture de l'église et la santé mentale6) :

  • des dynamiques sociales qui font du mal à l’estime de soi des personnes : le perfectionnisme ; une culture axée sur la dignité ou l’indignité menant à la honte de soi ; le jugement ouvert ou subtil ; l’accent sur l’obéissance stricte menant à la culpabilité ; ignorer, isoler ou stigmatiser certaines personnes ou catégories de personnes ; etc.
  • une pression élevée pour contribuer, comme faire don de ressources, servir ou diriger volontairement (ceci pouvant mener au burn-out),
  • des relations toxiques, jeux de pouvoir, voire sévices (psychologiques ou physiques) perpétrés dans le cadre de l’organisation (par des dirigeants ou des membres).

La liste n’est pas exhaustive. Et aucun groupe n’est immunisé contre ce genre de problèmes, sûrement pas les groupes religieux.

Encore une fois, nous ne sommes pas tous égaux devant ces éléments. Une situation de sévices est grave pour tout le monde, mais un environnement focalisé sur une obéissance stricte pourra bien correspondre à des personnes dont le mode de croyance est la Simplicité, et qui s’épanouissent avec des règles strictes et une mentalité clanique. Mais cet environnement pourra être dangereux pour une personne à l’estime de soi faible avec des tendances perfectionnistes, car elle pourra verser dans la scrupulosité religieuse (1). Un dirigeant qui a du mal à poser des limites et voudrait faire ses preuves sera beaucoup plus menacé par le burn-out qu’un autre plus à même de poser des limites, ou dont l’image de soi ne repose pas principalement sur nombre de personnes qu’il aide.

  1. Scrupulosité : type de trouble compulsif focalisé sur l'exactitude religieuse, voir l'article Wikipedia7

2.2- Quand partir est la solution

Il est souvent possible de prendre soin de soi tout en restant à l’intérieur d'un groupe. Par exemple en posant des limites, en résolvant les conflits, ou encore en travaillant sur soi. Les interactions désagréables avec les autres pointent souvent (1) des points d'amélioration à la fois chez les autres et chez soi, et sont l'occasion de se remettre en question (2). Mais dans certains cas c’est vraiment délicat, surtout lorsque le mal-être vient du contact avec un élément intrinsèque qui refuse de bouger (personnes ou dynamiques sociales spécifiques).

  1. Mais pas toujours, voir cas de sévices par exemple !

  2. Ce qui est assez difficile, à cause de la tendance à voir ce qui ne va pas uniquement chez les autres...

S’éloigner d’un environnement au moins partiellement toxique pour eux est une option que certains finissent donc par choisir. Parfois ils s’en vont avec soulagement, se sentant plus léger. Mais dans certains cas, ça ne se fait pas sans douleur. Ceux qui conservent des croyances fortes liées au groupe peuvent souffrir de leur éloignement, même si partir est considéré comme un moindre mal (1). Quant à ceux qui ont changé de croyances, s’éloigner se fait parfois à contrecœur à cause des relations de valeur qui se distendent inévitablement. Des ex-croyants s’efforcent parfois de changer certains éléments du groupe qu’ils jugent, avec le recul, problématiques ; lorsqu’ils échouent (changer des éléments de croyance ou des dynamiques sociales bien établies est une tâche ardue…), le sentiment de perte est double (croyances et communauté).

  1. Je connais au moins une personne dans cette situation, et c’est extrêmement triste de voir à quel point elle aimerait de nouveau participer avec sa communauté, mais leur harceleur étant toujours présent et protégé, le coût du retour serait trop élevé pour cette personne et sa famille.

2.3- Le trauma religieux

Vu qu’on parle de santé mentale en lien avec l’appartenance à des groupes fondés sur des croyances, juste un mot sur le traumatisme religieux. Ce sujet pourra sembler extrême à certains, mais il est moins rare qu'on le pense et il mérite qu’on s’y attarde un peu (1) pour sensibiliser.

  1. Il sera probablement l’objet de futurs articles.

Nous subissons constamment l’influence des personnes et des groupes qui nous entourent, mais toutes ces influences n’ont pas le même impact. Certaines nous aident à nous épanouir en adultes mûrs et authentiques, tandis que d’autres ont davantage pour but de maintenir la docilité, parfois en ayant recours à l’endoctrinement (1). Bien sûr, il y a tout un continuum de types d’influences, des plus au moins saines8. De même, les groupes basés sur des croyances fortes ne sont pas divisés entre d’un côté ceux qui promeuvent l’épanouissement et la liberté, et de l’autre ceux qui manipulent et contrôlent leurs adeptes (comme les sectes). L’expérience d’une personne donnée dans un groupe donné va dépendre du degré de contrôle que ce groupe cherche à exercer sur ses adeptes, ainsi que de la manière dont l’individu se conforme aux normes du groupe (2). Par exemple, une jeune fille lesbienne subira un type de pression différent de la part d’un groupe religieux à tendance homophobe qu’un homme hétéro marié. Le degré et la forme de la pression varient d’ailleurs d’une congrégation à l’autre.

  1. Endoctriner = enseigner à accepter des croyances sans esprit critique ; imposer des opinions, doctrines ou manières de penser

  2. Une manière intéressante d’estimer le degré de contrôle de son groupe est d’utiliser le modèle CIPE9. Ce modèle décrit différentes manières dont les groupes tendant à exercer une forme de contrôle sur leurs adeptes s’y prennent. Il propose de se demander avec quel degré l’organisation tente-t-elle de contrôler 1- les Comportements (culture de l’obéissance, conséquences de la désobéissance…), 2- l’Information (propagande, contrôle des sources d’information approuvées…), 3- les Pensées (degré d’internalisation de la vérité des doctrines, du contrôle de la manière de pensée, encouragement ou pas à la pensée critique et indépendante…) et 4- les Émotions (bloquer ou diaboliser certaines émotions, utilisation de la peur ou de la culpabilité…). Voir le lien en référence pour davantage d'exemples plus ou moins extrêmes dans chaque catégorie.

causes-trauma-religieux
Source : Sandstone Care blog - Religious trauma10 (excellent article !)

Par définition, il est souvent difficile de remarquer ce type d’influence de l’intérieur, surtout lorsque les phénomènes d'emprise sont mélangés 1- à des croyances fortes et 2- à d'autres éléments plus sains. Et il est particulièrement difficile pour ceux qui bénéficient du système (homme hétéro par exemple) de reconnaître que l’environnement peut être partiellement toxique pour d’autres (jeune fille lesbienne par exemple).

C’est là qu’on en arrive au traumatisme religieux11, qui décrit les dégâts causés par des groupes exerçant des formes d’emprise sur leurs adeptes (culture encourageant le contrôle de l’information, le contrôle des comportements, décourageant la pensée critique, etc.). Il peut concerner des croyants ou des ex-croyants, une caractéristique du traumatisme étant son empreinte durable dans le corps. Les personnes subissant ou ayant subi des traumatismes religieux peuvent avoir différents symptômes (1) d’intensité variée, comme des difficultés à se faire confiance, à prendre des décisions, à gérer leurs émotions ou leurs relations, ou certaines formes d’immaturité émotionnelle, intellectuelle ou sociale.

  1. Symptômes cognitifs (difficultés identitaires, à prendre des décisions, à penser de manière critique…), affectifs (anxiété, culpabilité, dépression…), fonctionnels (difficultés au niveau du sommeil, sur le plan sexuel, somatisations diverses…) ou sociaux (rupture de relations, isolement, problèmes financiers…). On constate parfois des retards de développement dans certains domaines (émotionnel, social…).

En lisant cela, vous vous dites sans doute qu’il s’agit sans doute de problèmes très localisés dans les sectes les plus extrêmes. Pourtant, toute personne déviant de la norme d’un groupe subira des pressions de la part de ce groupe. Pour peu que ledit groupe ait des normes élevées et contienne des personnalités portées sur la conformité (même bien intentionnées), des pressions peuvent rapidement se développer envers certains.

Et tant qu’on parle de conformité, c’est le problème avec le trauma religieux : il peut se développer à la fois à l’intérieur d’un groupe ET en en sortant. Des personnes par ailleurs charmantes avec leurs co-croyants tant que ceux-ci croient la même chose peuvent se transformer en gardiens féroces (ou passifs-agressifs) avec des personnes qui font mine de faire défection ou qui simplement ne s’alignent pas avec leur conception du dogme. Des comportements moins que charitables, voire autoritaires, peuvent d’ailleurs être facilement justifiés sur la base de valeurs telles que l’amour (« c’est parce que je t’aime et que j’aime ma communauté que je dois me comporter ainsi avec toi, c’est pour ton bien »).

Bref, appartenir à une communauté basée sur des croyances rigides n’est jamais anodin, et en partir encore moins. Et n’importe quel groupe de « croyant » peut se transformer en un groupe rigide, selon qui y appartiennent et leur manière de croire5. Partir d’un groupe, même si c’est une bonne idée à la base, peut générer tout un tas de complications selon la maturité et le désir de contrôle et de conformité des autres croyants.

Encore une fois, le sujet est trop vaste pour être correctement traité ici. S’il vous intéresse, allez consulter les références mentionnées.

Conclusion

Comme vous l'avez vu dans cet article, on a beau séparer les catégories pour essayer de comprendre, la vie est complexe. Certaines personnes sont assez fluides en terme d'appartenance à des groupes (elles s'intègrent et s'éloignent de groupes assez facilement), d'autres tendent à s'attacher à leurs groupes de manière forte et durable. Pour certaines personnes, leurs croyances de base resteront les mêmes toute leur vie, alors que d'autres en changeront parfois plusieurs fois. L'expérience même d'être dans un groupe ou une croyance, ou d'en changer, varie d'une personne à l'autre, avec un degré de déstabilisation plus ou moins grand. Changer de croyance peut se faire plus ou moins rapidement, avec plus ou moins de douleur, avec plus ou moins d'impact sur les relations au sein du groupe et avec les proches... Prendre soin de soi peut mener à changer de croyance ou pas, et de manière plus ou moins rapide. Un changement de croyance ne mène pas toujours à un écartement du groupe, et l'écartement du groupe ne mène pas toujours à des difficultés relationnelles et émotionnelles.

Cependant, force est de constater que :

  • la manière d'expliquer le détachement d'avec un groupe centré sur des croyances fortes varie énormément selon qu'on demande à un croyant ou à un ex-croyant. Pour quelles raisons ? Dans l'article suivant, j'explorerai quelques raisons pour ces différences, et pourquoi ces manières de voir très différentes tendent à compliquer les relations entre les membres des deux groupes.

  • pour un ex-croyant, quitter un groupe avec des fortes croyances n'est pas anodin, et a presque toujours un impact retentissant sur sa manière de vivre sa vie et surtout sur ses relations. Dans l'article suivant, j'explorerai les relations parfois tendues entre croyants et ex-croyants (ou entre croyants de systèmes différents), l'origine de ces tensions, et comment faire pour mieux vivre ensemble.

Articles en lien