Membres et ex-membres : pourquoi un tel écart de point de vue ?
Série Changement de croyances, POST 3
Par « écart de point de vue », je fais bien sûr référence aux deux articles précédents. Pourquoi explique-t-on le départ d’un groupe « croyant »(1) de manière si différente selon qu’on y reste ou qu’on en parte ? Notez que dans cet article, le terme « ex-membre » se réfère à ceux qui se sont distancé d’un groupe croyant, mais sans forcément le faire de manière officielle(2).
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Encore une fois je pars d’un groupe religieux mais on peut exporter certaines idées à d’autres idéologies.
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Dans le jargon mormon, les membres appelleraient ces personnes des « inactifs », des gens qui ne participent plus de manière active au groupe.
Commençons par remarquer que les points de vue ne sont pas si différents, si on regarde bien. Dans les deux cas, il s’agit souvent de regarder l’autre groupe et de se dire « quelque chose ne va pas ». Par contre, la vision de ce qui ne va pas diffère grandement selon à qui on s’adresse. Pourquoi cette différence ? Un groupe a-t-il plus raison que l’autre ? Bon, je vous préviens, comme j’essaie d’explorer les deux points de vue tout en gardant (dans la mesure du possible) un certain recul, ça veut dire que les choses ne sont pas en noir et blanc. Si vous aimez les positions bien tranchées, vous allez apprécier certaines parties de cet article tandis que d’autres risquent de vous grattouiller sérieusement.
1- Concernant la manière dont les membres du groupe voient ceux qui partent
Les croyants voient des gens qu’ils connaissent plus ou moins bien s’éloigner de leur groupe, et tendent à penser : « ah, ils ne voient plus les choses clairement, ils se trompent », ou « c’est parce qu’ils ne veulent plus faire X ou Y, ils veulent la facilité », ou « c’est parce qu’ils veulent faire X ou Y, ils veulent s’abandonner à leurs passions », ou encore « ils font preuve d’orgueil : ils s’offensent trop facilement ».
Pourquoi une telle vision des choses
Dans des groupes sociaux, dévier des normes du groupe génère une pression sociale, dont le but est de ramener l’élément déviant dans la conformité du groupe, ou de l’en chasser1. Cette pression existe également dans les groupes fondés sur des croyances religieuses ou idéologiques communes, et elle est alors justifiée par des arguments basés sur ces croyances.
On a tous tendance à interpréter ce qu’on voit. Il faut que les choses et les comportements aient du sens, surtout quand on a l’habitude de pouvoir tout expliquer. Face à des gens qui s’éloignent d’un groupe qu’on considère comme étant la vérité et le bien ultime, le « summum bonum », il faut donc trouver des raisons. Et ces raisons doivent être compatibles avec le système de croyance, sinon il faut ajouter un élément sur l’étagère des choses qui ne collent pas, et ça on n’aime pas. Les réactions typiques des croyants face à des ex-croyants consistent donc à :
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Interpréter / mettre une étiquette :
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Les interprétations s’alignent sur les croyances, le récit habituel (voir ci-après).
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Elles impliquent souvent un regard désapprobateur (les ex-croyants ont forcément tort, vu que les croyants ont raison).
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Simplifier et généraliser :
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Il y a souvent des difficultés à prendre en compte les autres facteurs, comme un mal-être ou la souffrance.
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Les interprétations standard sont vues comme des explications à valeur universelle : « c’est pour ça que les gens quittent notre groupe. »
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Ces interprétations simples et universelles sont conformes à la vision classique de l’apostasie dans le groupe de croyants en question. Par exemple, dans l’église SDJ (1) on considère qu’adhérer à la Vérité fait quitter le terrain de la neutralité, où l’on peut difficilement revenir. Par la suite, quitter le terrain du « bien », c’est être trompé par Satan, aller du côté du « mal » (on retrouve cette vision théologique dans plusieurs autres religions chrétiennes également). A cause de la doctrine accordant une valeur éternelle aux liens familiaux, apostasier fait non seulement porter une menace éternelle sur soi-même, mais également sur les liens sacrés (éternels eux aussi) unissant les familles. C’est donc quelque chose de très grave ! Cette vision de l’apostasie est ancrée dans des paraboles et récits scripturaires très connus et étudiés fréquemment.
- Dans ces articles, pour faire plus court, je me réfère à l’Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours en utilisant le raccourci « église SDJ ». Les membres de cette église sont habituellement surnommés les « mormons ». Il s’agit en fait de la branche la plus connue - et la seule présente en France à ma connaissance - des différentes églises issues de celle initialement fondée par le prophète fondateur Joseph Smith.)
Des paraboles
Dans la parabole de la brebis égarée2, Jésus compare une personne qui s’est éloignée à une brebis ayant quitté la sécurité du troupeau. Elle est donc par définition dans l’erreur, voire en danger. Et c’est en partie sa faute, elle a été attirée par de l’herbe plus verte ailleurs, elle n’a pas fait attention, etc. Ramener la brebis perdue est vu comme un acte d’amour, car l’orthodoxie et l’orthopraxie du groupe sont vues comme une sécurité dont on ne peut pas se passer. Cette idée est d’ailleurs renforcée dans un autre passage3 où Jésus parle de loups menaçant les brebis et de l’importance d’avoir un seul troupeau.
Dans le texte biblique, juste après cette parabole en vient une autre où le pécheur est comparé à une pièce de monnaie égarée par sa propriétaire. Dans ce cas, ce sont plutôt les croyants qui sont en cause pour n’avoir pas vraiment pris soin de leurs « affaires », les ex-croyants étant plutôt vus comme une richesse à récupérer (1).
- Ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose : on peut voir ça comme une reconnaissance de la valeur intrinsèque des personnes, tout comme la valeur qu’apportent les personnes qui contribuent à une communauté. N’empêche que cette parabole renforce l’idée de la parabole précédente, à savoir que les gens n’ont rien à faire en dehors du groupe de croyant.
Juste à la suite, on trouve le récit plus élaboré et bien connu du fils prodigue. Un jeune homme présenté comme égocentrique cherche les plaisirs que le monde extérieur a à offrir, et fait preuve d’ingratitude envers sa famille (son groupe). Quand fatalement ça tourne mal, il est forcé de s’humilier et de revenir chercher la protection de sa tribu la queue entre les jambes. Bon aller, j’admets, j’ai légèrement transformé le récit pour illustrer une des manières de l’interpréter. La manière dont Jésus la raconte se focalise plus sur la relation entre le fils et son père, et peut donc être vue comme un Dieu bienveillant qui accueille ses enfants qui reviennent vers lui. Mais elle illustre également une manière commune de voir l’apostasie parmi les croyants. C’est d’ailleurs un peu comme ça qu’en parle un apôtre SDJ4 :
Qui parmi nous n’a pas désespérément voulu, avec humilité et le cœur brisé, obtenir le pardon et la miséricorde ? Certains se sont peut-être même demandé : « Est-ce même possible de faire marche arrière ? Serai-je à jamais étiqueté, rejeté et évité par mes anciens amis ? Ne vaut-il pas mieux rester perdu ? Comment Dieu réagira-t-il si j’essaie de revenir ? »
Et ce sont des questions poignantes et pertinentes que certains, en marge d’un groupe croyant mais voulant le réintégrer, se posent vraiment ! La relation avec la divinité semble être intrinsèquement et irrémédiablement liée à la relation au groupe (l’absence de l’un implique l’absence de l’autre). De plus, le poids du regard du groupe et de son jugement pèse lourd dans la décision de réintégrer ou pas ledit groupe. Cependant, pour moi ce qui illustre le mieux la vision de l’apostasie est ce que le dirigeant en question dit juste avant la citation précédente :
Qui de nous ne s’est pas éloigné du chemin de la sainteté, croyant bêtement qu’il était possible d’être plus heureux en agissant égoïstement à sa guise ?4
Poser la question ainsi laisse à penser que lorsqu’on quitte le groupe, d’une part on est un peu stupide, d’autre part c’est parce qu’on a envie d’enfreindre les règles, ce qui est égoïste. Pas d’autre explication, pas d’autre cas considéré, où par exemple le foyer ou l’environnement est malsain ou étouffant pour la personne. La parabole encourage aussi une vision du « monde » (tout ce qui n’est pas le groupe, donc l’extérieur) comme creux, excitant mais peu nourrissant, rempli de gens superficiels et froid (1).
- Ma femme m’a raconté qu’en tant qu’adolescente dans sa religion, elle avait totalement acquis cette manière de voir les gens de l’extérieur, vision qui était constamment renforcée par ce qu’elle apprenait dans ses cours religieux ; et qu’elle conservait cette vision en dépit du fait que ses camarades membres avaient une attitude bien plus jugeante et bien moins chrétienne envers elle que plusieurs autres de ses amies de l’école qui étaient beaucoup plus amicales et inclusives.
Là où c’est un peu paradoxal, c'est que ces paraboles sont racontées par Jésus pour expliquer pourquoi il passe du (bon) temps avec des gens considérés comme pécheurs par une caste religieuse dominante. Elles sont utilisées pour encourager l’inclusion, alors que le groupe orthodoxe de l’époque prône au contraire l’exclusion. Pourtant une manière de les comprendre peut justement augmenter la mentalité de tribu et favoriser la séparation.
Et c’est le problème avec les paraboles, métaphores, et autres analogies. Ce sont des outils puissants pour faire passer un message, mais on peut les pousser trop loin, leur accorder trop de crédit, et y plaquer la réalité, confondant ainsi la carte avec le territoire. Le fait que ce soit des histoires faciles à comprendre fait entrer un message qui lui peut être partiellement erroné ou biaisé. Christiane Singer disait que « les analogies nous atteignent à un endroit de notre être où nous ne sommes pas protégés »5. Ainsi, il est possible d’enseigner l’ouverture aux autres et l’amour, tout en renforçant l’idée d’une différence claire entre l’intérieur et l’extérieur et la supériorité du groupe.
Des récits scripturaires
Le Livre de Mormon (1) commence par un récit qui donne le ton. Il y a un contraste fort entre le personnage de Néphi, jeune homme humble, obéissant et courageux qui reçoit de plus en plus de révélations et de responsabilités, et Laman et Lémuel, ses deux frères aînés, décrits comme orgueilleux, rebelles, peu spirituels et portés sur les choses « du monde », rancuniers, violents et un peu stupides. Choisissez votre camp. Vous voulez suivre les préceptes divins et être le héros, ou bien vous rebeller et être le méchant ? Le choix se pose à Sam, un autre frère, au début du récit. Il se pose également au lecteur, donnant l’impression que c’est soit l’un soit l’autre. Une image bien négative de l’apostasie qui est renforcée à chaque fois qu’on recommence à lire le livre.
- Livre sacré utilisé par plusieurs religions, principalement l’église SDJ et ses cousines.
Juste un autre exemple bien connu du même livre religieux : l’histoire d’Alma et de Korihor. D’un côté on a un dirigeant religieux humble et inspiré, de l’autre un prêcheur itinérant cherchant à saboter la vraie foi en Dieu par des raisonnements trompeurs. Lorsque ce dernier demande une preuve de l’existence de Dieu, il est frappé de mutisme, finit par admettre qu’il était inspiré par le diable, et meurt abandonné de tous. Encore une fois, vous préférez prendre exemple sur qui ?
Ces passages et bien d’autres (Amalickiah, Zeezrom…) dépeignent les égarés comme misérables et potentiellement dangereux. Pas étonnant que le fait de cesser de pratiquer le culte soit mal vu. Dans l’inconscient collectif de certains croyants, l’apostasie est la pire chose qui puisse arriver à quelqu’un, bien pire que la mort, car cela remet en cause son salut éternel et met en danger celui des autres. L’apostasie est une maladie potentiellement mortelle et hautement contagieuse, dont il faut constamment se prémunir. Et je force à peine le trait.
Avec une telle vision, il est très difficile d’être ouvert d’esprit envers les défecteurs et d’essayer de voir les choses de leur point de vue. Sous-jacent dans la manière orthodoxe de les considérer, il y a la crainte d’être contaminé et donc la peur d’aller regarder ce qu’ils vivent de trop près. Il y a également beaucoup de rationalisation, car cela rassure et diminue les dissonances cognitives. Il y a donc souvent (mais heureusement pas toujours) une méconnaissance volontaire :
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des faits historiques ou problématiques sociales qui ont secoué les ex-croyants,
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des situations de souffrances que les ex-membres peuvent traverser (que leurs croyances aient changé ou pas),
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et de l’impact que tout ça peut avoir sur eux et sur leur vie.
Plus sur ce sujet dans le prochain article.
Quand les croyants ont plutôt raison
A ce stade, il est important de préciser que j’ai parlé en termes généraux, mais que chaque situation est spécifique. Notamment, il faut reconnaître que certains éloignements sont effectivement liés aux raisons invoquées par les croyants. Parfois, certaines personnes en ont effectivement marre des règles et veulent juste avoir plus de libertés, quitte à transgresser les normes du groupe. Parfois, elles sont effectivement heurtées, éprouvent de la colère et de la rancune, et choisissent de partir. Cela arrive. Et les défections ne sont pas toutes des actes conscients et volontaires, il y a parfois des éloignements graduels et non réellement désirés.
Ceci dit, à mon sens, les forces qui poussent à l’éloignement sont proportionnelles à celles qui maintiennent le lien avec le groupe. Dis autrement : plus je suis attaché à un groupe (plus j’y accorde de la valeur) et plus ce qui m’en éloigne doit être puissant. Si je ne suis qu’à moitié convaincu, ou qu’à moitié intégré, il ne faudra pas grand-chose pour m’éloigner. L’envie de sortir avec mes ami(e)s et d’être cool à leurs yeux, ou un désaccord avec le responsable de ma congrégation, ou encore un autre groupe plus amical dont j’aime les idées, et c’est Ciao la compagnie.
D’où l’argument classique « ah mais s’iel part, c’est qu’iel n’était pas vraiment converti(e) ! » (1). Effectivement, dans certains cas, c’est vrai ! L’attachement émotionnel ou intellectuel était présent, mais relativement fragile. En revanche, attention à la généralisation à outrance. Cette manière de pensée, en voyant une défection, présuppose que le lien était faible, ce qui n’est pas forcément le cas. Parfois, la conversion était réelle, la croyance était forte, le lien au groupe était profond. Mais la blessure l’est encore davantage ! La situation est devenue intolérable. Des forces sous-jacentes poussent dans le sens contraire depuis trop longtemps. Que ce soit le désir d’émancipation d’une personnalité réprimée, le désir de souffler un peu, ou des interactions devenues trop malsaines ou douloureuses, la coupe est pleine et un détachement devient la solution du moindre mal.
- Sous-entendu : aucune personne vraiment convertie ne partirait de son plein gré, voir l’article sur le sophisme du vrai écossais.
Donc oui, on peut parfois être paresseux ou orgueilleux. Mais attention à ne pas balayer l’expérience parfois douloureuse des personnes avec des jugements hâtifs.
Quand les croyants n’ont pas complètement tort
Les croyants tendent à accuser des ex-membres de se donner des excuses pour ne pas assumer les vraies raisons de leur départ. Comme on l’a vu, la plupart du temps la vision des croyants est sacrément biaisée… Ceci dit, parfois (et j’insiste sur le « parfois »), ils n’ont pas complètement tort : certains ex-membres refusent effectivement de voir certains aspects de la situation et sont aveugles (ou muets) par rapport à certaines de leurs motivations. Le fait est que :
1- Nous-autres êtres humains tendons à vouloir simplifier les choses, à trouver des explications simples et si possible mono-causales. Si un ex-membre peut trouver UNE raison et dire « c’est pour ça que je quitte ce groupe », il se sent mieux. Problème réglé.
2- Nous supportons également mal d’être mis en cause, accusé de quelque chose. Si nous pouvons dévier le jugement des autres (ou le notre) vers une autre source, nous allons souvent le faire sans réfléchir. Et quand on parle de groupe avec des croyances rigides, le jugement (pour non conformité au dogme) n’est jamais très loin : jugement des autres et jugement internalisé contre soi-même. Si un ex-membre peut trouver une raison EXTÉRIEURE et dire « c’est pour ça que je quitte ce groupe », il se sent dédouané, hors de cause.
J’ai récemment assisté à une conférence religieuse locale, au cours de laquelle un dirigeant a parlé des membres qui négligeaient leur devoir dans la religion ou s’en écartaient. Son message principal était que ces membres utilisaient des excuses non valables à l’extérieur d’eux (des « boucs émissaires »), pour éviter d’assumer les vraies raisons internes. Il critiquait l’attitude « à cause de cet élément extérieur, je ne peux plus faire X ».
Une (bonne) partie du discours était une masterclasse de critiques stéréotypées (voir l'article 1 de la série) et d’incitation à la conformité en utilisant de la manipulation émotionnelle (utilisation du ridicule, de la peur et de la culpabilisation). Ayant longtemps eu un mode de pensée similaire, j’ai eu après-coup un regard indulgent (je ne pense pas que la manipulation était consciente, par exemple). N’empêche que j’ai grincé les dents sur le moment. Cependant je dois dire que je suis assez d’accord sur le fond, sur le message que j’ai l’impression que ce dirigeant essayait de faire passer.
Il y a certaines situations où nous manquons de recul et accusons les autres ou la situation d’être responsable de nos décisions. « Je n’ai pas le choix ! », clamons-nous. Ou, variante, nous acceptons que c’est nous qui décidons, mais nous blâmons les autres quand-même. « Untel a fait ça / la situation est ainsi, donc moi je fais ça », comme s’il y avait une causalité irrévocable entre les deux. Dans les deux cas, que nous en ayons conscience ou pas, nous prenons une position de victime à qui il arrive des trucs, qui est balloté par la vie. Nous manquons l’occasion de réaliser que, face aux ballottements de la vie (1), c’est nous qui sommes à la barre et décidons, au moins dans une certaine mesure, de comment ajuster les voiles. Face à une situation, clarifier toutes les raisons de nos choix et assumer que c’est nous qui dirigeons notre vie nous permet de nous considérer et nous comporter comme acteurs authentiques de notre existence, pas simplement comme « des enfants, flottants et emportés à tout vent de doctrine »6.
- Et je ne dis pas qu’ils ne peuvent pas être ardus, déstabilisants, voire dangereux.
Encore une fois, chaque éloignement est différent. L’orgueil ou la paresse peuvent faire partie des explications (on parle d’êtres humains ici après tout). Mais d’une part, cette vision est assez réductrice et déformée par les croyances, qui rendent difficile le fait d’être ouvert à d’autres interprétations (1). D’autre part, ce n’est pas une manière de voir très utile si l’on veut continuer à avoir des relations sereine avec l’ex-croyant, comme c’est le cas quand il s’agit d’un proche par exemple.
- Ceci étant valable quel que soit le système de croyance rigide, c’est un peu le principe d’ailleurs...
Par contre, il est intéressant de constater qu’avoir une vision déformée de l’autre camp n’est pas uniquement un piège pour les croyants. Voyons comment les ex-membres y tombent parfois également.
2- Concernant la manière dont ceux qui partent se voient eux-même :
Demandez quelles sont ses raisons à quelqu’un qui décide de quitter un groupe croyant de manière consciente et réfléchie, et il est assez rare qu’il vous réponde qu’il se sent orgueilleux ou paresseux. Il est plus probable qu’il mette l’accent sur un mal-être plus ou moins profond, lié soit à un décalage au niveau des croyances, soit à une dynamique sociologique vécue comme difficile (voir l'article 2 de la série).
Pourquoi une telle vision des choses
Commençons par rappeler que l’attitude des ex-membres se rapproche d’une certaine façon de celle des croyants. Eux-aussi ont besoin de mettre du sens sur ce qu’ils vivent et ressentent, et interprètent les faits selon leur vision particulière. Eux-aussi ont le sentiment d’être dans le vrai, en l'occurrence d’avoir raison de s’éloigner du groupe. Ceci dit, deux éléments sont différents dans le cas des défecteurs, ce qui rend le rapport entre les deux groupes asymétrique.
Changement de paradigme
Quand l’éloignement implique une évolution dans les croyances, il y a un certain nombre de réalisations, menant souvent à un changement de paradigme interne. Exemples :
- un enfant qui réalise que le Père Noël n’est pas réel vit un changement de paradigme majeur (sa manière d’envisager le monde change drastiquement : le monde devient moins magique et plus pragmatique) et irréversible (une fois qu’il sait comment ça marche, impossible de revenir en arrière, d’oublier ce qu’il a découvert).
- un croyant qui découvre des éléments problématiques ou non cohérents dans son groupe (son histoire, sa théologie, etc.) peut également traverser un changement de paradigme majeur et irréversible : sa manière de considérer ce qu’il croyait précédemment change radicalement sans qu’il puisse faire machine arrière (1).
- Personnellement, un changement de paradigme de ce type a eu lieu pour moi lorsque j’ai étudié la phénoménologie. J’ai alors réalisé que je ne savais pas vraiment ce que je croyais savoir. J’avais pendant longtemps interprété certaines expériences comme ayant une signification particulière en lien avec mes croyances (je ressens X donc Y est Vrai). Réaliser que j’aurais pu interpréter ces expériences différemment et qu’au final je ne « savais » pas autant que ce que je pensais a été une réalisation majeure et irréversible.
- un croyant dans un certain système de croyance peut en découvrir un autre qui remplace alors partiellement ou complètement le précédent (1).
- Personnellement, ce type de changement de paradigme a eu lieu lorsque j’ai étudié l’existentialisme. Ma manière de voir le monde et l’existence humaine s’est élargie, d’abord en se superposant à mes croyances religieuses, puis en s’y substituant.
Quand les ex-membres sont également des ex-croyants, leur vécu est donc singulièrement différent des croyants, car leur manière de voir a évolué de manière parfois drastique. Le changement de paradigme étant acté, la nouvelle manière de voir les choses devient vraie pour la personne (1). Ce qui, d’un point de vue orthodoxe, pourrait ressembler à une erreur de jugement ou une volonté d’enfreindre la norme, et plutôt vu et vécu de l’intérieur comme la nécessité de s’écouter et suivre sa nouvelle conviction, qui résonne comme juste (avec les limites que ça peut avoir (2)).
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Voir David Hume.
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Certains ex-membres, libérés qu’ils sont des normes et contraintes du groupe, expérimentent certains comportements ou substances (interdits auparavant) qui peuvent, dans certains cas, amener leur propre lot de problèmes dans leur vie…
En ce sens, les ex-croyants peuvent davantage comprendre les croyants que ces derniers ne peuvent les comprendre, car les ex-croyants ont été croyants auparavant, et l’inverse est souvent faux (1).
- Et lorsqu’un croyant est passé par une position d’ex-croyant auparavant, il généralise souvent à tort sa propre expérience, alors qu’il est hautement probable que le vécu des ex-croyants qu’il rencontre soit très différent du sien.
La place des ressentis
Une autre asymétrie est le type et l’amplitude des ressentis. Pour les personnes vivant un changement de croyance, il y a souvent une zone turbulente de chaos interne (voir le mode de croyance Perplexité7). Et que l’éloignement soit dû à un changement de croyance ou au fait de quitter une situation malsaine, l’expérience est réelle et déstabilisante, et les ressentis désagréables (souvent de trahison et de colère) prennent de la place.
Le mal-être des membres du groupe en train de s’éloigner peut être compris (mais pas excusé) par les croyants dans certains cas spécifiques où il est évident que les ex-membres ont été heurtés. Mais c’est plus dur à comprendre pour eux lorsqu’il s’agit d’un changement de croyance (1). De plus, quand la déviance et l’éloignement commencent à être apparents, une autre source de mal-être fait son entrée. Dans les groupes sociaux, on l’a vu, dévier des normes du groupe génère une pression sociale, dont le but est de ramener l’élément déviant dans la conformité du groupe, ou de l’en chasser1. Du côté des gardiens de la conformité ou du dogme, il s’agit de mettre la pression (2) de manière plus ou moins subtile (des regards en coin et remarques en passant, jusqu’aux incitations explicites au repentir ou procédures disciplinaires). Du côté des « déviants », eh bien il faut subir cette pression et y réagir, ce qui n’est souvent pas très bien vécu. Même des tentatives bien intentionnées de ramener la brebis égarée peuvent parfois être maladroites et vécues comme non sincères.
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Les deux présupposés (faux) étant : 1- un changement de croyance est choisi (la plupart du temps c’est plutôt l’inverse qui est vrai : c’est quelque chose de subit ; l’exposition à certains éléments rompt l’étagère alors que l’idée était de la garder en place), et 2- on n’a pas le droit de se plaindre d’un choix délibéré (alors que n’importe quel choix peut amener des conséquences désagréables prévues ou imprévues qui sont difficiles à vivre).
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On pourrait arguer que les croyants vivent une forme de pression interne en voyant ce qu’ils perçoivent comme une menace pour le groupe, c’est d’ailleurs ce qu’on verra plus en détail dans l’article suivant. Mais l’inconfort vécu car son système de croyance n’est pas partagé n’est pas du tout équivalent à la pression sociale exercée sur ceux qui ne la partage pas.
Tous ces ressentis difficiles, ressentis à la fois à l’intérieur du groupe et alors qu’ils le quittent, prennent beaucoup de place pour les ex-membres. Il est alors difficile de voir l’autre autrement que comme ayant tort, ce qui renforce le sentiment d’être dans le vrai. Ce qui, d’un point de vue orthodoxe, pourrait ressembler à une erreur de jugement ou une volonté d’enfreindre la norme, et plutôt vécu de l’intérieur comme la nécessité de s’écouter et de s'éloigner pour prendre soin de soi.
Quand les ex-membres ont plutôt raison, ou pas complètement tort
Bien sûr, ceux qui s’éloignent d’un groupe ne sont pas exempts d’un égo ! Il peut y avoir des choses que les ex-membres refusent de voir ou d’accepter, notamment leur part de responsabilité dans des situations ayant motivé leur départ (par exemple une focalisation importante sur pourquoi c’est de la faute des autres). Il peut leur être également difficile de considérer ce qui peut être bon dans le groupe ou l’idéologie qu’ils viennent de quitter. C’est surtout vrai lorsqu’ils ont été blessés eux-même par des aspects de cette idéologie, ou quand ils ont été exposés au témoignage de nombreuses personnes qui ont été elles-mêmes blessées.
Mais en dépit de ces angles morts, pour des ex-membres, accorder de la valeur à leur propre jugement et à leurs ressentis leur permet de se sentir plus stables et ancrés, et est relativement sain dans les chamboulements parfois intenses qu’ils vivent.
De plus, quand des personnes quittent un groupe en invoquant certaines raisons, il est pertinent de commencer par leur faire confiance et les écouter. Ceci est particulièrement contre-intuitif et difficile à faire pour les croyants du groupe dont les personnes partent, pour les raisons vues en début d’article. Mais il faut savoir que même si les interprétations biaisées des croyants ne sont peut-être pas si fausses (voir plus haut), elles sont au minimum incomplètes, voire insignifiantes. En effet, pour le coup, il y a ici une sorte de symétrie :
1- Nous-autres êtres humains tendons à vouloir simplifier et trouver des explications mono-causales. Si un croyant peut trouver UNE raison et dire « c’est pour ça que cette personne quitte notre groupe », il se sent mieux. Problème réglé.
2- Nous supportons également mal d’être mis en cause, ou de nous remettre en cause. Si un croyant peut trouver une raison EXTÉRIEURE et dire « c’est pour ça que cette personne quitte notre groupe », il se sent dédouané, hors de cause.
Le fait est que nos choix sont souvent complexes. Mettre de côté ses propres biais et écouter (vraiment !) l’autre personne est non seulement un bon point de départ, mais une attitude à entretenir tout au long des relations.
Conclusion
Qu’on regarde ceux qui restent dans un groupe croyant ou ceux qui en partent, on voit donc certaines similarités :
- une vision des choses très différente par rapport à l’autre groupe,
- une tendance à expliquer les choses selon ses propres point de vue et ressentis,
- une position souvent critique vis-à-vis de l’autre groupe.
Une autre chose en commun est la souffrance. J’ai parlé principalement de la souffrance des gens qui quittent le groupe, mais ceux qui restent en éprouvent également à voir des amis partir et leur système de croyance remis en cause. Les deux côtés étant heurtés ET ayant des visions très différentes, cela explique en grande partie les difficultés de chaque groupe à comprendre (1) et être en lien avec l’autre groupe (voir article suivant).
- La difficulté à comprendre l’autre groupe n’est d’ailleurs pas réservée aux croyants. Les ex-membres, à cause de leur nouvelle manière de voir et/ou de leurs ressentis, ont parfois du mal à tolérer l’attitude de certains croyants, même s’ils ont pu avoir exactement la même attitude quand ils étaient membres du groupe.
Articles en lien
- Articles dans la série Changement de Croyances :
-
Article Wikipedia sur l'influence sociale, voir aussi cet résumé de cours de psychologie. ↩↩
-
Luc 15:4-7 (Bible) ↩
-
Jean 10:7-15 (Bible) ↩
-
Dieter F. Uchtdorf, oct 2023, j’ai mis en valeur certains mots, ce n’est pas dans l’original. ↩↩
-
Christiane Singer, N’oublie pas les chevaux écumants du passé ↩
-
Éphésiens 4:14 (Bible) ↩
-
Article Soit j’ai raison, soit tu as tord sur les modes de croyance. ↩