Le sophisme du vrai écossais
Ou : Laissez-nous généraliser en paix
Série Erreurs de Raisonnement, POST 1
Sur les réseaux sociaux, j’ai vu passer la citation suivante :
« Un ami qui devient un ennemi après un petit malentendu a toujours été un ennemi. Il faisait juste semblant ».
Il y a une erreur de pensée dans cette phrase. Vous voyez laquelle ?
Quand j’ai posté en commentaire que ce n'était pas correct, on m’a répondu que j’étais libre d’avoir mon opinion. Sous-entendu : « ceci est affaire de croyance, et moi j’y crois ». Le truc, c’est qu’une erreur de pensée reste une erreur, même si on y croit très fort. Je m’explique.
Effectivement tout comme certaines personnes sont libres d’adhérer à cette croyance (parce qu’il s’agit bien d’une croyance), je suis libre de ne pas y adhérer. Et je peux d’ailleurs dire que je ne suis pas complètement en désaccord. Disons qu’on peut trouver des situations où ça se vérifie. Mais de là à généraliser ? De plus, les termes sont flous au possible. Ennemi ? Petit malentendu ? Faire semblant ?
Mais le plus important c’est qu'au-delà de l’opinion qu’on pourrait avoir sur la véracité de cette croyance, sa formulation contient une erreur de pensée qui s’apparente au sophisme du vrai écossais1. Ce sophisme est illustré par l’échange suivant :
Personne A : "Aucun écossais ne ferait une chose pareille"
Personne B : "Et pourtant en voici un"
Personne A : "Ah mais ça veut dire que ce n'est pas un vrai écossais"
Plus généralement, il s’agit de réaffirmer une généralisation pourtant réfutée par un contre-exemple, en disant que ledit contre-exemple n’est pas valable, donc en changeant les définitions des termes. La citation qui nous intéresse suit bien ce format :
Personne A : « Aucun ami ne deviendrait un ennemi après un petit malentendu »
Personne B : « Et pourtant en voici un »
Personne A : « Ah mais ça veut dire qu’il n’était pas un vrai ami, il faisait juste semblant »
Une croyance rigide s’exprime généralement par une égalité (« les jeunes ne savent plus parler correctement ») ou une implication (« quand on fait confiance aux gens, on se fait avoir ») qui est TOUJOURS valable. Par conséquent, il suffit de trouver un seul contre-exemple pour invalider la croyance. Suite à ça, on pourrait s’attendre à ce que la personne assouplisse sa croyance : « Oh, OK, ce n’est peut-être pas valable dans tous les cas », et après on peut débattre de si c’est juste une tendance, ou bien une mauvaise perception de la réalité.
Mais dans le cas de ce sophisme, on tient absolument à conserver la proposition de départ, à maintenir toute la rigidité et la généralité de la croyance. Donc on cherche à invalider le contre-exemple en affirmant qu’il ne correspond pas à la définition : « ce n’était pas un vrai ami ». Qu’est-ce qu’un « vrai » ami ? Eh bien la définition avant l’échange était un peu floue, par contre après l’échange, on a précisé qu’en tout cas, pour être un ami il ne faut pas devenir ennemi après un petit malentendu. Ça marche non ?
A mon sens, non, parce que :
1- c’est toujours flou. Il faudrait définir « ennemi ». Est-ce une personne qui est en colère contre moi ? Quelqu’un qui m’insulte ? Qui cherche à me faire du mal ? Et s’il s’excuse après ?... Il faudrait également définir « petit malentendu ». Petit pour qui ? Et si ce qui me semble petit à moi est pour l’autre une offense mortelle, c’est-à-dire que ça le heurte profondément ? Voir l’article Focalisé sur des choses sans importance.
2- c’est une définition à rebours. Pas moyen, avant ledit « petit malentendu », de savoir si quelqu’un est ami ou ennemi. C’est définir quelqu’un par ce qu’il n’est pas, et en plus après coup.
Voici quelques autres exemples de cette erreur de pensée :
Personne A : "Aucun vrai végétalien ne porterait jamais de cuir."
Personne B : "Je connais des végétaliens qui portent du cuir de seconde main."
Personne A : "Alors, ils ne sont pas de vrais végétaliens."
Personne A : "Aucun vrai chrétien ne soutiendrait jamais la violence."
Personne B : "Mais il y a des chrétiens qui soutiennent des actions militaires et la peine de mort."
Personne A : "Eh bien, ils ne sont pas de vrais chrétiens."
Personne A : "Aucun vrai fan de metal n'écouterait de la musique pop."
Personne B : "Je connais des fans de metal qui aiment aussi la pop."
Personne A : "Ce ne sont pas de vrais fans de metal."
Vous avez compris l’idée. Dans chacun de ces exemples, le sophisme du "vrai Écossais" est utilisé pour exclure certains individus ou comportements d'une catégorie afin de préserver une généralisation. Le sophisme survient lorsque les critères pour être un "vrai" membre du groupe sont modifiés pour écarter les contre-exemples, plutôt que de répondre à la validité de la généralisation elle-même.
A la prochaine pour de nouvelles erreurs de pensée !